Les plantes cultivées dans les jardins et les vergers


Michèle FRUYT



6. Les fleurs

Outre les légumes et les fruits, les jardins produisent des fleurs1), comme nous le disent Catulle :

  • Catulle 62,39 :
    ut flos in saeptis secretus nascitur hortis.
    « comme la fleur secrète pousse dans les jardins clos. »

et Columelle dans son traité d’horticulture :

  • Columelle, De re rustica 3,8,4 :
    florentes … hortos.
    « les jardins florissants. »

Les fleurs sont utilisées dans la vie courante pour la décoration, la confection de couronnes2) et guirlandes, les odeurs3) et parfums. Les auteurs notent aussi les couleurs que les fleurs chatoyantes donnent aux jardins et parfois les contrastes chromatiques : le blanc pur des lys s’oppose au rouge des pavots. Les auteurs latins sont sensibles à la couleur verte de l’herbe, des arbres et au vert des jardins. Cette couleur, très appréciée, serait reposante pour les yeux, comme l’écrit Pline l’Ancien (HN 37), selon qui l’émeraude smaragdus, -i M. et F. (terme emprunté au grec σμάραγδος) est belle parce qu’elle a la couleur de l’herbe4).

Parmi les fleurs, les roses ont une place particulière : elles sont mentionnées pour leur couleur et leur odeur. Elles ornent les maisons et les temples (Columelle, R. 10). Virgile signale aussi l’utilité des fleurs pour les abeilles et la fabrication du miel (Virgile, Géorgiques 4,109).

Certains passages de Columelle s’attachent à la couleur des fleurs :

  • Columelle, De re rustica, 10, 94-105 :
    . .. ubi …tellus /
    …. nitens sua semina poscet, /
    pingite tunc uarios, terrestria sidera, flores,
    candida leucoia et flauentia lumina calthae
    narcissique comas, et hiantis saeua leonis
    ora feri, camlathisque uirentia lilia canis,
    nec non uel niueos uel caeruleos hyacinthos. 100
    Tum quae pallet humi, quae frondens purpurat auro,
    ponatur uiola, et nimium rosa plena pudoris.
    Nunc medica panacem lacrima sucoque salubri
    glaucea et profugos uinctura papauera somnos
    spargite…
    105
    « lorsque la terre … brillera .. et réclamera son dû de semences, alors parez-la d’une floraison multicolore, constellations de la terre, de nivéoles blanches et de soucis aux yeux jaunes, de narcisses chevelus et de gueules-de-lion sauvagement béantes, de lis verts au blanc calice et aussi d’iris neigeux ou bleus. Plantez encore des violiers, ceux qui rampant à terre ont des fleurs pâles et ceux dont les tiges feuillues ont des fleurs d’un or rutilant, ainsi que la rose trop pudique. Et puis semez le panax dont les larmes sont un remède, les glaucions dont le suc est bon pour la santé, et les pavots qui peuvent enchaîner le sommeil fugitif… » (traduction E. de Saint-Denis, Paris, Belles Lettres, CUF, 1969).

Ce passage de Columelle contient des lexèmes fondamentaux dans le vocabulaire chromatique latin. Le verbe nitēre « briller » (participe présent nitens) relève du vocabulaire de la lumière, mais aussi des couleurs vives, qui resplendissent, l’idée commune entre brillance et couleur étant la notion de saillance, de quelque chose « qui saute aux yeux ».

La couleur blanche dans sa réalisation la plus intense (le blanc pur) est dénotée ici par candidus et niueus (littéralement « couleur de la neige ») et la couleur blanchâtre par cānus.

Pour dénoter une zone chromatique de ce que nous appelons rouge aujourd’hui, le texte offre des dénominations de la couleur pourpre, c.-à-d. le rouge carmin : le verbe purpurāre « être pourpre ». Columelle cite ailleurs (De re rustica 10, 242-243) sanguineus « couleur du sang » et rutilus « rouge vermillon très vif » :

  • Columelle, De re rustica 10, 242-243 :
    Mox ubi sanguineis se floribus induit arbos
    Punica, quae rutilo mitescit tegmine grani.

    « Dès que le grenadier revêt sa parure de fleurs couleur de sang (ses fruits mûrissent quand l’enveloppe des grains est écarlate), … » (traduction E. de Saint-Denis, Paris, Belles Lettres, CUF, 1969).

Dans le passage de Columelle, De re rustica, 10, 94-105 ci-dessus, la couleur or, également importante dans la palette chromatique latine, est dénotée par le nom du métal : aurum « or » à propos d’une fleur appelée uiola « violier », qui doit être la giroflée. Le vert est évoqué par uirens « verdoyant », uirere « être vert » ; le bleu par caeruleus (sur caelum « ciel » : à l’origine probablement « la couleur du ciel ») ; le beige jaune pâle par flauens, flauere ; la couleur très pâle, délavée par : pallere. La pluralité des couleurs est également traitée comme une couleur en soi grâce à l’adjectif uarius « de plusieurs couleurs, bigarré ». Le verbe pingere « peindre », qui s’applique normalement à la technique du peintre, est ici employé pour le jardinier qui fournit au jardin la brillance et la variété des couleurs (pingite).

L’importance de la rose dans les jardins est montrée par les fresques de la région de Pompéi et Columelle confirme le caractère privilégié de cette fleur dans un passage où il s’attarde sur la description de ses couleurs et de ses odeurs :

  • Columelle, De re rustica 10, 260-262 :
    ingenuo confusa rubore
    uirgineas adaperta genas rosa praebet honores
    caelitibus templisque Sabaeum miscet odorem.

    « la rose, délicatement rougissante, déplisse ses joues virginales pour rendre les honneurs dus aux habitants des cieux et mêler dans les temples son parfum à l’encens de Saba » (traduction E. de Saint-Denis, Paris, Belles Lettres, CUF, 1969).
    Litt. « la rose, avec sa pudeur qui se manifeste par une noble couleur rouge, ayant déplié ses joues virginales, rend les honneurs aux divinités et mêle dans les temples son odeur à l’encens ».

Ce texte utilise, pour la description de la couleur de la rose, une comparaison avec la couleur des joues des jeunes filles, ce qui prend ici la forme linguistique d’une métaphore (avec l’adjectif uirgin-eus « de jeune fille »), selon un schéma métaphorique usuel avec, pour entité comparante, une partie du corps humain. La couleur rose y est associée à un sentiment de pudeur. Plus loin, Columelle décrit une rose d’une couleur beaucoup plus vive :

  • Columelle, De re rustica 10, 287-293 :
    Iam rosa mitescit Sarrano clarior ostro.
    Nec tam nubifugo Borea Latonia Phoebe
    Purpureo radiat uultu, nec Sirius ardor
    Sic micat, aut rutilus Pyrois, aut ore corusco
    Hesperus, Eoo remeat cum Lucifer ortu,
    Nec tam sidereo fulget Thaumantias arcu,
    Quam nitidis hilares conlucent fetibus horti.

    « Maintenant la rose s’épanouit, plus éclatante que la pourpre de Sarra. La fille de Latone, Phébé, et son visage vermeil ne rayonnent pas autant lorsque Borée chasse les nuages ; les feux de Sirius n’étincellent pas autant, ni Pyroïs rougeoyant, ni le visage resplendissant d’Hespérus, quand il reparaît, Lucifer, au lever de l’aurore, et la fille de Thaumas ne luit pas avec son arc dans le firmament autant que les brillantes productions des jardins riants les illuminent ».

Les roses sont si appréciées qu’il existait des roseraies, destinées à la fois à l’utilité et à l’agrément : rosārium « roseraie »5) (Varron, Res rusticae 1,16,3 ; Virgile, Géorgiques 4,118 ; Pline l’Ancien, HN 18,242). Certains jardins, en effet, devaient être à la fois des jardins d’agrément et des jardins utilitaires, de même que certaines fleurs devaient avoir à la fois une valeur esthétique et des qualités médicinales6). L’hortus de Columelle (De re rustica 10, 29-34)7) est plurivalent : c’est à la fois un potager, un verger et un endroit où se trouvent des choses agréables.


Aller au §5 ou Retour au plan ou Aller au §7

1) Pour les fleurs dans les jardins d’agrément : M. LASAGNA 2012 ; pour les fleurs en général et leurs dénominations vernaculaires et savantes : M. LASAGNA, fleurs.
2) L’apium sert aussi à faire des couronnes : Horace, Carmina 4,11,2 : est in horto … nectendis apium coronis.
3) Pour les odeurs des jardins, dues aux plantes aromatiques et aux fleurs (et notamment à la rose) dans les jardins de Tarente : Titinius, com. 183 : Tarentinorum hortorum odores.
4) L’adjectif suffixé en -inus, -a, -um smaragdinus est employé par Apicius pour qualifier les légumes bien verts, cuits dans l’eau nitrée : cf. §2
5) Le terme rosārium, -i Nt. est conforme au groupement lexical en -ārium des lieux où s’exerce l’activité humaine sur une entité définie.
6) Columelle (De re rustica 10, 94 et suivants) conseille de semer une longue série de fleurs dont il rappelle pour chacune les qualités esthétiques et aussi médicinales.
7) Voir M. LASAGNA 2012.