Grammaire générative



1. Problèmes théoriques et méthodologiques

1.1. Le latin hors du champ de la Grammaire Générative

Le latin n’apparaît pas comme une langue entrant dans le champ du projet chomskyen tel qu’il se définissait dès les premiers modèles de la Grammaire Générative:

- l’objet de la grammaire est la compétence des locuteurs d’une langue donnée (« A grammar of a language purports to be a description of the ideal speaker-hearer’s intrinsic competence. » (Aspects de la théorie syntaxique, 4); or il n’existe plus de locuteur du latin.

- le modèle scientifique est l’empirisme popperien qui suppose la construction d’instances de vérification d’hypothèses falsifiables; ce type d’expérimentation est impossible à mettre en place en l’absence de locuteur.

- La Grammaire Générative s’oppose frontalement aux grammaires fondées sur les performances et sur les approches quantitatives des données, c’est-à-dire sur les grammaires de corpus (Syntactic Structures 1957, 17 « I think we are forced to conclude … that probabilistic models give no particular insight into some of the basic problems of syntactic structures. »); or le latin n’est rien d’autre qu’un vaste corpus de données qui manifestent les usages de locuteurs ou d’ensembles de locuteurs particuliers.

- la syntaxe, qui a toujours constitué le domaine privilégié de la Grammaire Générative, est foncièrement géométrique: les propriétés syntaxiques sont exprimées en termes positionnels; seules les langues dites configurationnelles relèvent de cette approche; or le latin, avec son ordre des mots libre, était considéré comme non-configurationnel.

- les relations syntaxiques sont exprimées dans des représentations elles-mêmes géométriques (arborescences, linéarité), représentations qui ne sont pas adaptées pour rendre compte des relations syntaxiques en latin. Il faut user de subterfuges pour «récupérer» ces représentations:

La conséquence est que le latin a été très largement ignoré des ouvrages généraux et tout au plus cité comme une langue exotique à côté du japonais (longtemps considéré comme non-configurationnel) et du walpiri.

1.2. Les réponses aux difficultés précédentes

- La compétence seconde: on peut avoir une compétence du latin comparable à celle dont dispose un locuteur pour une langue seconde; cet argument présenté pour la première fois par Lakoff a été régulièrement repris, notamment par Bortolussi (2006):

« in many cases, even nonnative speakers can judge the grammaticality of a sentence in a language they know well … therefore we do not need attestation to certify that a sentence is grammatical. » (Lakoff 1968: 2)

- Les corpus peuvent être utilisés autrement que pour une grammaire du datum; ils servent à vérifier des hypothèses, en confirmant ou en infirmant l’existence de telle ou telle forme ou construction. Le jugement n’est pas absolu: l’absence d’attestation ne prouve pas l’agrammaticalité ou l’inacceptabilité de la construction, mais, étant donné la quantité des données à disposition, le degré de probabilité est très important. Marginalement nous disposons de témoignages de locuteurs antiques sur la grammaticalité.

- Le latin a au moins certains degrés de configurationalité, au moins d’un point de vue informationnel (« discourse configurationality »). Bortolussi (2011) a démontré que la Périphérie Gauche de la phrase présente une géométrie tout-à-fait comparable à celle qui s’observe dans les langues à ordre fixe.

- Les représentations syntaxiques du latin peuvent adopter la géométrie habituellement utilisée et rendre compte des arrangements superficiels suivant les mêmes règles de mouvement. L’exemple précédent de Touratier prendrait la forme suivante dans le modèle actuel:

1.3. Chronologie des modèles

Le premier modèle, Syntactic Structures (1957), avec ses règles de réécriture n’a pas produit beaucoup de travaux sur le latin, à l’exception notable de l’ouvrage de Lakoff (1968) , ouvrage qui applique en latin des règles utilisées pour l’anglais.

Aspects (1965) a donné un nouvel élan à des travaux de syntaxe sur des phénomènes caractéristiques des langues mortes. Fauconnier (1974) représente remarquablement cette nouvelle impulsion: il a écrit 3 articles portant sur la construction Accusativus cum Infinitivo (AcI) en latin, la réduction des relatives en latin et l’accord en grec. Linguistic Inquiry, la revue d’obédience chomskyenne, présente quelques articles sur les langues mortes (Andrews (1971) « Case agreement in Greek »).

Government and Binding (1981) et Principle and Parameters, en bouleversant totalement la théorie, laquelle devient modulaire, ont semblé plus appropriés à l’étude des langues comme le latin ou le grec. La théorie contient notamment un module casuel et l’attention s’est portée sur des phénomènes bien connus de la syntaxe latine, tels que l’assignation de l’accusatif dans l’AcI et l’emploi des pronoms, particulièrement du réfléchi. Durant cette période, de 1978 à 1990, on observe un intérêt croissant des linguistes pour les langues anciennes, avec par exemple l’article de Milner sur le pronom réfléchi en latin (1978); dans le même temps des linguistes formés à la philologie classique se sont intéressés aux développements théoriques de la Grammaire Générative. G. Calboli, qui le premier a utilisé les travaux de Chomsky dans La linguistica Moderna e il Latino, I Casi (1972), a donné une impulsion certaine. Les études se sont multipliées sur des sujets divers, mais sans que se soient constituées des équipes, à l’exception de Bologne. On peut mentionner Oniga (1988) sur la composition, Maurel (1989) sur le SN, Calboli et Goggin (1983) sur l’AcI, Bertocchi (1981) sur les pronoms et la théorie du Liage, Maraldi (1986) sur l’accusatif proleptique et Bortolussi (1987) sur l’accusatif.

En même temps que le programme dit Minimaliste, est apparue une nouvelle génération de linguistes, souvent passés par une formation dans des départements de linguistique. Leurs travaux se situent dans la continuité de Principle and Parameters plutôt que dans le cadre minimaliste à proprement parler. Les travaux s’orientent vers des aspects jusque là peu représentés:

- les variations observables, qui pourraient être expliquées en termes paramétriques, comme l’ordre des mots, la structure du SN etc.

- l’évolution historique du latin, avec le changement typologique qui a donné naissance aux langues romanes.



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