Quantification universelle et totalité

A. Bertocchi, B. Bortolussi, M. Maraldi, A. Orlandini



La question de savoir si les quantifieurs universels peuvent être rangés parmi les indéfinis est encore discutée aujourd’hui. Ainsi M. Haspelmath (1997) les considère-t-il comme des définis d’un point de vue sémantique, parce qu’ils sont compatibles avec l’article défini dans de nombreuses langues (fr. tous les enfants), mais reconnaît aussi le lien étroit entre les quantifieurs universels distributifs (tel qu’angl. every) et les pronoms indéfinis exprimant un «libre choix» (tel qu’angl. any). De fait, en latin, en particulier à l’époque archaïque, il est possible de confondre quisquis, indéfini de «libre choix», et quisque, pronom universel distributif (cf. Hahn 1933).

S’il n’y a pas de consensus à propos du caractère défini ou indéfini des quantifieurs universels, tout le monde admet, en revanche, la nécessité d’introduire une distinction entre les quantifieurs totaux, qui portent sur une entité considérée comme un tout, et les quantifieurs universels, qui portent sur un ensemble exhaustif de plusieurs entités. En latin, totus est un quantifieur total, alors que omnis et quisque sont des quantifieurs universels. Un lien diachronique existe entre les deux types de quantifieurs. La distinction entre quantifieurs totaux et quantifieurs universels est le résultat d’un parcours évolutif commun à la plupart des langues: le quantifieur universel (fr. tous, tout le monde, angl. all) est issu de manière secondaire du quantifieur total (fr. tout, angl. whole)1).

1. Quantifieurs totaux

En accord avec son sémantisme, la plupart des occurrences de lat. totus sont au singulier, comme le montre (1a). Son emploi le plus fréquent est «prédicatif»2), avec une valeur proche d’un adverbe («entièrement», «complètement»), comme le montre (1b):

  • (1a) Pl. Asin. 633: Vt hanc ne quoquam mitteret nisi ad se hunc annum totum
    «À la condition que de toute l’année elle n’envoie sa fille chez personne d’autre que chez lui»
  • (1b) Pl. Amph. 335: Timeo, totus torpeo
    «J’ai peur, je suis tout paralysé»

Moins fréquentes, les occurrences de totus au pluriel, gardent, chez Plaute, le sens de «entier»:

  • (2a) Pl. Aul. 71: Peruigilat noctes totas, tum autem interdius quasi claudus sutor domi sedet totos dies.
    « Il reste sans dormir des nuits entières; et puis, pendant le jour, comme un savetier boiteux, il reste à la maison toute la journée.»
  • (2b) Pl. Stich. 153: Nam dies totos apud portum seruos unus adsidet.
    «J’ai bien un esclave qui est en faction au port des journées entières

Si ces emplois au pluriel gardent la valeur originelle de «totalité», ils sont toutefois à l’origine du développement de la valeur universelle de totus («all») dans les langues romanes. Deux emplois permettent ainsi d’observer le glissement de totus dans le champ sémantique de omnis:

a. son emploi fréquent avec les mots qui ne se trouvent qu’au pluriel (pluralia tantum 3))

b. son emploi dans certaines expressions temporelles équivoques, où il est difficile de faire la distinction entre la valeur de «whole» («tout entier») et celle de «all» («tous les….»).

1.1. L’emploi de totus avec les pluralia tantum

Totus est bien plus fréquemment employé avec des pluralia tantum qu’omnis, notamment avec des pluralia tantum qui expriment une valeur collective en relation avec une extension spatiale, comme c’est le cas de castra, aedes, moenia, en (3), (4), (5):

  • (3) Liv. 2,45,11: totis castris undique ad consules curritur.
    «de tout le camp, partout, ils se dirigent en courant vers les consuls.»
  • (4) Pl. Casin. 763: omnes festinant intus totis aedibus .
    «tout le monde s’agite dans la maison entière. »
  • (5) Rut. Nam. 1,103: Totaque natiuo moenia fonte sonant.
    «tous les murs résonnent de la source qui jaillit là-bas.»

Dans son analyse typologique, M. Haspelmath affirme que le développement diachronique des formes signifiant angl. «whole» (fr. «tout entier») vers le sens d’angl. «all» (fr. «tout le monde») est unidirectionnel, ce qui signifie que le parcours en sens opposé de «all» à «whole» n’est pas attesté. En cela, ce développement peut être considéré comme un exemple de la tendance générale selon laquelle le sens des mots évolue du concret vers l’abstrait au cours d’une grammaticalisation. Selon M. Haspelmath, les noms collectifs ou les noms massifs pourraient représenter une étape intermédiaire du parcours, parce que ces noms sont sémantiquement proches à la fois des entités simples et des entités agrégées4).

Les pluralia tantum latins en co-occurrence avec totus entrent dans la définition des noms collectifs renvoyant à des entités douées d’une complexité interne, dont les éléments constitutifs ont un lien intime (par exemple, aedes est la maison résultant de la réunion de plusieurs chambres). Mais il existe aussi des pluralia tantum qui ne se trouvent jamais en co-occurrence avec totus, tels que les mots qui renvoient à une pluralité d’individus nommés de manière collective et non individuelle, par exemple liberi, maiores. Même si ces pluralia tantum renvoient à un ensemble d’individus, ce sont des entités prises séparément, individuellement, qui constituent cet ensemble, ce qui exclut l’emploi de totus. En outre, ce type de pluralia tantum apparaît avec des numéraux cardinaux (e.g. duo liberi/*bini liberi), ce qui confirme leur fonctionnement comme entités individuelles, nombrables et distinctes, alors que les pluralia tantum compatibles avec totus (et qui peuvent être considérés comme un «entier intégrer» (angl. «an integrated whole») sont employés, en revanche, avec les numéraux collectifs uni, trini plutôt qu’avec les cardinaux (trinae aedes / *tres aedes)5).

1.2. Emplois pluriels où toti signifie omnes («tout le monde», «tous»)

Les véritables cas ambigus où l’on hésite entre le sens de «tout (entier)» (angl. «whole») et le sens de «tout le monde» (angl. «all») au pluriel sont très peu nombreux. Hofmann-Szantyr suggèrent que totis en (7) peut encore avoir le sens de «tout entier»:

  • (7) Cic. Nat. 2,105: cuius quidem clarissimas stellas totis noctibus cernimus.
    «dont nous voyons les étoiles les plus brillantes pendant des nuits entières

Mais en (8), les deux interprétations, «toutes les nuits» ou «pendant des nuits entières» semblent également possibles:

  • (8) Cic. Div. 2,121: Totas noctes somniamus, neque ulla est fere, qua non dormiamus.
    « Toutes les nuits / pendant des nuits entières nous faisons des rêves, et il n’y en a pratiquement pas une pendant laquelle nous ne dormons pas. »

Cependant, dans la majorité des cas, il n’est pas possible d’interpréter le passage autrement que selon le quantifieur universel («tous les» – «all»). L’entrée de toti dans le domaine sémantique de omnes est un phénomène déjà connu à l’époque archaïque et qui affecte particulièrement la langue populaire. Le passage (9) est considéré comme la première attestation de cet emploi pluriel de toti allant vers omnes :

  • (9) Pl. Mil. 213: Quoi bini custodes semper totis horis occubant.
    « que gardent à toute heure deux gardiens à la fois. »

2. Quantifieurs universels

Le pronom exprimant en latin la quantification universelle («tous les» , «all») est omnes. Au singulier, omnis peut avoir à la fois la valeur collective, avec le sens de «tout», «whole», et la valeur distributive, avec le sens de «chaque / chacun». Le passage (10) semble pouvoir admettre les deux interprétations:

  • (10) Enn. trag. 182: ecce autem caligo oborta est, omnem prospectum abstulit.
    «mais voici que les ténèbres tombent, cachant tout à la vue.»

En effet, omnis peut renvoyer à la vue considérée comme un tout (le panorama), mais aussi aux détails qui constituent la vue. En revanche, en (11) omnis n’admet que l’interprétation distributive:

  • (11) Sen. epist. 78,6: tria haec in omni morbo grauia sunt: metus mortis, dolor corporis, intermissio uoluptatum.
    « En effet ces trois signes doivent être considérés comme graves dans chaque maladie : la peur de la mort, la douleur physique, la disparition du plaisir. »

Dans le parcours évolutif qui amène à l’emploi roman, on dira, suivant P. Tekavčić (1980) qu’il existe un effet domino: chaque pronom glisse dans le champ d’un autre qu’il remplace, si bien que, dans le passage du latin à l’italien, totus remplace omnis qui, à son tour, remplace quisque. Mais, en ce qui concerne l’évolution de l’italien, le procès de substitution de totus par omnis affecte surtout les formes du pluriel. Au singulier, totus garde son sens de «tout» («whole») et ne remplace jamais omnis (it. ogni) dans l’emploi distributif (fr. chaque, angl. every). D’autres langues romanes, telles que le français, le portugais, l’espagnol, le catalan, se comportent autrement. En portugais, par exemple, totus se charge des sens de «tout» («whole»), «tous» («all») et aussi de la valeur distributive (fr. «chaque», angl. «every»): port. toda casa signifie «chaque maison». De la même manière, à côté d’esp. todo el mundo («le monde entier»), todos los hombres («tous les hommes»), l’espagnol a todo hombre («chaque homme»).

La valeur distributive d’omnis, déjà présente en latin archaïque, est la seule transmise à it. ogni. Dans l’énoncé it. ogni linguista conosce Chomsky («chaque linguiste connaît Chomsky»), le terme fonctionne comme un quantifieur universel avec un sens distributif (fr. chaque, angl. every). Omnis qui à l’origine était un quantifieur universel simple (pouvant se présenter en union avec n’importe quel nom) devient un quantifieur universel distributif, dont les occurrences sont soumises à une contrainte spécifique: son emploi n’est compatible qu’avec une sous-classe de noms, ceux qui permettent une haute dénombrabilité.

La richesse lexicale du latin permet d’identifier de manière claire la fonction sémantique de chaque élément ; cela n’est pas toujours possible dans les langues modernes, qui expriment souvent par un même élément lexical des fonctions sémantiques différentes. Ainsi, en latin, l’ambiguïté entre l’interprétation totale et l’interprétation universelle de lat. omnis est résolue par le quantifieur total totus.

Dans certaines langues modernes, il est parfois difficile de faire la distinction entre l’interprétation collective et l’interprétation distributive d’un pronom indéfini; en latin, en revanche, la possibilité d’avoir recours à quisque pour exprimer la distribution évite toute difficulté d’interprétation:

  • (12) Liv. 38,23,11: laudati quoque pro contione omnes sunt donatique pro merito quisque.
    « Les soldats ont été tous loués devant l’assemblée et chacun a pu recevoir une prime selon son mérite. »

L’ambiguïté peut surgir dans une langue telle que l’anglais :

  • (13) All the students bought a book.

L’exemple (13) admet une interprétation collective, selon laquelle il est question d’un seul livre que tout le monde a acheté, mais aussi une interprétation distributive, où il y a un livre par étudiant.

Parfois, le contexte suffit à lever l’ambiguïté, comme dans (14), où, en principe, omnis pourrait admettre les deux interprétations, collective et distributive:

  • (14) Serv. Verg. Aen. 6,289: Gorgones Phorci filiae tres fuerunt in extrema Africa circa Atlantem montem, quae omnes unum oculum habebant, quo inuicem utebantur.

Dans ce passage, l’adverbe inuicem («à son tour») suggère l’interprétation suivante: les Gorgones avaient un seul œil en commun, dont elles se servaient chacune à son tour, et non pas un œil chacune.

Le latin est aussi à même de signaler de façon non ambiguë l’emploi distributif grâce au numéral distributif singuli, qui, en (15), impose l’interprétation distributive comme la seule possible:

  • (15) Prisc. fig. num. p. 413, l.24: singulos oculos habebant cyclopes
    « les Cyclopes avaient un œil chacun. »

Lat. omnis admet donc les deux interprétations, collective et distributive, et lat. quisque, seulement l’interprétation distributive. Selon l’analyse typologique de Gil (1991), on peut définir omnis comme un quantifieur universel simple et quisque, comme un quantifieur universel «clé à distributif» (angl. «distributive-key»). Singuli, comme quisque, ne véhicule que l’interprétation distributive, mais à la différence de quisque, c’est un numéral distributif.


Bibliographie

BERTOCCHI Alessandra, MARALDI Mirka, ORLANDINI Anna, 2010: « Quantification », in Ph. Baldi – P. Cuzzolin (éds), New Perspectives on Historical Latin Syntax, vol. 3: Constituent Syntax, Berlin, Mouton de Gruyter, 19-173.

BRØNDAL Viggo, 1943: « Omnis et totus: analyse et étymologie », in V. Brøndal (éd.), Essais de linguistique générale, Copenhagen, Munksgaard, 25-32.

GIL David,1991: Universal Quantifiers: A Typological Study. [EUROTYP Working Papers, Series 7, Number 12.] Berlin, The European Science Foundation, EUROTYP Programme.

HAHN Adelaide E., 1933: « Light from Hittite on Latin Indefinites », Transactions and Proceedings of the American Philological Association 64, 28-40.

HASPELMATH Martin, 1995: « Diachronic sources of ‘all’ and ‘every’ », in E. Bach, E. Jelinek, A. Kratzer, B. Partee (éd.), Quantification in Natural Languages, Dordrecht, Kluwer, 363-382.

HASPELMATH Martin, 1997: Indefinite Pronouns, Oxford, Clarendon Press.

PUTZU Ignazio, 2001: Quantificazione totale/universale e determinatezza nelle lingue del Mediterraneo, Pisa, Edizioni ETS.

TEKAVČIĆ Pavao, 1980: Grammatica storica dell’italiano. II. Morfosintassi, Bologna, Il Mulino.




1) Cf. BRØNDAL (1943), HOFMANN-SZANTYR (1965, 199). Pour des analyses plus récentes, cf. PUTZU (2001) et HASPELMATH (1995).
2) «Prédicatif» est employé ici au sens anglo-saxon dans lequel l’emploie H. PINKSTER (1983, 1991); mais les manuels de grammaire française emploient dans ce sens «attributif».
3) Cf. WÖLFFLIN, (1886 [1967], 470).
4) Cf. HASPELMATH (1995, 365-367). Pour une définition d’agrégé, cf. SAPIR (1930, 9).
5) En ce qui concerne les numéraux collectifs latin, cf. LÖFSTEDT (1958) ainsi que l’analyse sémantique de OJEDA (1997).