Scalarité

A. Bertocchi, M. Miraldi, A. Orlandini



Comme le signalent P. Hadermann et O. Inkova dans l’introduction du livre Approches de la scalarité, «le concept de ‘scalarité’ est utilisé pour référer à une échelle de grandeurs, de degrés, c’est-à-dire à une série, une suite continue ou progressive de niveaux constituant une hiérarchie dans un domaine donné».

Les échelles peuvent être sémantiques ou pragmatiques, les deux étant souvent étroitement liées entre elles. Les échelles sémantiques se subdivisent en échelles quantitatives et échelles qualitatives. Les premières concernent les quantifieurs. Par exemple, l’échelle positive des quantifieurs latins va de aliquis «quelque», qui occupe la partie inférieure de l’échelle, à omnes «tous», qui en occupe le sommet. Entre les deux se placent les valeurs moyennes, les quantifieurs nommés «mid-scalar», tels que aliquot «quelques-uns», multi «beaucoup»,plerique «la plupart»,paene omnes «presque tous». L’échelle négative va de non omnes «pas tous», qui est en bas de l’échelle, à nemo «personne» qui est au sommet. Entre les deux l’on retrouve les pronoms exprimant les valeurs moyennes, tels que pauci «peu», uix quisquam «presque personne».

La scalarité des quantifieurs permet de souligner deux propriétés qui appartiennent non seulement à ces échelles quantitatives, mais aussi aux échelles sémantiques qualitatives et aux échelles pragmatiques. Ces propriétés concernent les relations entre les places sur une échelle. La première propriété relève de la logique: tout quantifieur qui se trouve à une place plus élevée sur l’échelle implique le quantifieur qui occupe une place moins élevée sur la même échelle. De cette manière, omnes implique aliquis, de même que, dans les échelles qualitatives, optimus implique bonus et pessimus implique malus. L’autre propriété, l’«implicature conversationnelle», est pragmatique. Selon les implicatures conversationnelles, l’emploi d’un mot faible, par exemple le quantifieur aliquis, implique qu’un quantifieur plus fort, par exemple omnes, n’aurait pas pu être employé, cela suivant le Principe Q des Maximes Conversationnelles de Grice (1975) (voir aussi Horn 1989). Selon Q («Soyez informatif», «dites autant que vous le pouvez»), l’emploi d’un terme faible sous-entend qu’on ne peut pas interpréter ce terme comme susceptible de renvoyer à une valeur plus élevée sur l’échelle: par exemple, aliqui en (1) asserte la limite inférieure de l’échelle, où il occupe une place coïncidant avec cette limite. En même temps, l’emploi de aliqui implique conversationnellement non omnes, ce qui signifie qu’aliqui représente, dans ce contexte, une limite supérieure qui ne peut pas être dépassée:

  • (1) Plin. Nat. 6,4,1: Ergo a faucibus Bospori est amnis Rebas, quem aliqui Rhesum dixerunt.
    « à partir donc du détroit du Bosphore on rencontre le fleuve Reba que certains ont appelé Rhesus. »

L’implicature conversationnelle est que «pas tous» appelaient le fleuve en question Rhesus.

Les quantifieurs peuvent aussi être mis en relation avec une échelle d’évaluation. Dans ce cas, l’échelle est pragmatique et la dimension qui permet le classement est la probabilité ou l’attente. Voici quelques exemples d’emploi des indéfinis quiuis,aliquis etquisquam/ullus:

  • (2) a. Cic. Phil. 12,5: cuiusuis hominis est errare, nullius nisi insipientis perseuerare in errore
    « tout homme est sujet à l’erreur, il n’appartient qu’à l’insensé de persévérer dans l’erreur. »

    b. Cic. Parad. 1,14: sic te ipse abicies atque prosternes, ut nihil inter te atque inter quadripedem aliquam putes interesse?
    «et tu t’abaisseras toi-même et tu te ravaleras jusqu’à croire qu’il n’y a pas de différence entre toi et un quelconque animal?»

    c. Sen. Epist. 47,3: magno malo ulla uoce interpellatum silentium luitur
    «tout manquement à la règle du silence s’expie par un châtiment brutal.»

Dans (a), l’indéfini cuiusuis hominis, qui est un «libre choix» (angl. «free choice»), possède la valeur «indifférence», «non importance», qui engendre l’interprétation «tout homme, n’importe lequel», ainsi qu’une deuxième valeur, liée à la première, scalaire, qui élargit la référence aux membres atypiques de l’ensemble des gens qui peuvent se tromper: tout homme peut se tromper, y compris ceux auxquels on n’imaginerait jamais que cela puisse arriver. La valeur générique, proche d’un indéfini «free-choice», exprimée par aliquis dans (b), peut être considérée comme une «non- identification, indifférence ou manque d’intérêt». Quadripedem aliquam signifie «n’importe quel animal à quatre pattes» et cela implique non seulement que le choix de l’animal est indifférent pour le locuteur, mais aussi que le choix peut inclure une valeur scalaire qualitativement non élevée. «Tu t’abaisses au point de croire qu’il n’y a pas de différence entre toi et n’importe quel animal» signifie que n’importe quel animal, même le plus humble et le plus méprisé, pourrait servir de comparaison. Dans ©, on dit que les esclaves seront punis durement si un bruit, même le plus faible (ulla uoce), coupe le silence du repas.

Sur les échelles sémantiques qualitatives sont rangés des éléments par rapport à une qualité. Par exemple, l’échelle de la «grandeur» permet de ranger des éléments lexicaux selon le degré qu’ils y occupent: paruusmagnusmaximus. Puisque les échelles sémantiques qualitatives concernent des qualités, les éléments typiquement marqués par la possibilité d’admettre une gradation sont les adjectifs et les adverbes, encodeurs naturels des qualités. Les comparatifs et les superlatifs représentent un cas évident de gradation. Dans ce domaine, la comparaison corrélative en latin constitue un sujet de grand intérêt (cf. Bertocchi-Maraldi 2010a):

  • (3) Sen. Nat. 1,5,12: purpuram Tyriam, quo melior est saturiorque, eo altius oportet teneas ut fulgorem suum teneat
    «pour que la pourpre de Tyr se montre avec tout son éclat, il convient de tenir l’étoffe d’autant plus haut qu’elle est de meilleure qualité et plus richement saturée.»

Le corrélatives adversatives relèvent aussi de la scalarité, en ce qu’elles représentent des opérations concernant les implicatures scalaires, puisque elles peuvent a. asserter, b. suspendre, c. annuler une implicature (cf. Bertocchi 1999a):

  • (4) a. Cic. Tusc. 2,44: bene plane magnus mihi quidem uidetur, sed tamen non summus
    «grand me paraît absolument justifié; mais tout de même ce n’est pas de la souffrance extrême.»

    b. Cic. Orat. 98: hoc uno perfecto magnus orator est si non maximus
    «une fois ce seul but atteint, il est un grand orateur, sinon un très grand.»

    c. Plin. Nat. 28,106: seueros, non modo pudicos mores induere
    «qu’ils adoptent des mœurs non seulement pudiques mais encore austères.»

D’autres élément normalement non gradables, tels que les noms, les verbes ou les phrases, peuvent eux aussi être rangés sur une échelle. Par exemple, les particules focalisatrices etiam («même») etne…quidem (cf. Orlandini 2001) ou le pronom intensifieur ipse (cf. Bertocchi 1999b) placent l’élément qui se trouve dans leur focus dans une position extrême sur l’échelle pragmatique de la probabilité:

  • (5) a. Cic. fin. 2,18: […] quam etiam pecudes, si loqui possent, appellarent uoluptatem.
    «[…] que même les bêtes, si elles pouvaient parler, appelleraient plaisir.»

    b. Cic. fin. 3,57: de bona autem fama []ne digitum quidem eius causa porrigendum esse dicebant
    «Quant à la bonne renommée […] ils disaient qu’elle ne vaudrait pas la peine que pour elle on avançât seulement le doigt.»

De la même manière, lorsque etiam focalise une proposition introduite par si, on peut dire que plusieurs protases sont reliées à une apodose: de cet ensemble, etiam focalise ou sélectionne une valeur extrême sur une échelle de probabilité ou d’improbabilité (cf. Bertocchi-Maraldi 2010b):

  • (6) Pl. Cas. 93: etiam si in crucem uis pergere, / sequi decretumst
    «même si tu voulais monter au gibet, je suis bien décidé à te suivre.»

Bibliographie

BERTOCCHI Alessandra, 1999a: «Les prédicats scalaires dans des structures adversatives corrélées», Lalies 19, 163-175.

BERTOCCHI Alessandra, 1999b: «Ipse, un intensifieur», Lalies 19, 153-162.

BERTOCCHI Alessandra & MARALDI Mirka, 2010a: «Latin comparative correlatives and scalarity», in Hadermann P. & Inkova O. (éd.), Approches de la scalarité, Genève, Librairie Droz, 113-134.

BERTOCCHI Alessandra & MARALDI Mirka, 2010b: « Concession et scalarité », in G. Calboli, P. Cuzzolin (éd.), Papers on Grammar 11, Roma, Herder, 23-44.

HADERMANN Pascale & INKOVA Olga (éd.), 2010: Approches de la scalarité, Genève, Librairie Droz.

GRICE Paul, 1975: «Logic and Conversation» in P. Cole, J. Morgan (éd.), Syntax and Semantics 3, New York, Academic Press, 41-58.

HORN Larry, 1989: A Natural History of Negation, Chicago, University of Chicago Press.

ORLANDINI Anna,2001: Négation et argumentation en latin. Grammaire Fondamentale du Latin. Tome VIII, Bibliothèque d’tudes Classiques, Louvain-Paris, Peeters.