Dérivation illocutoire

F. Fleck




Les structures phrastiques, en langue, et les énoncés, dans le discours, sont souvent polysémiques d’un point de vue illocutoire : une ou plusieurs valeurs illocutoires viennent se superposer à la valeur illocutoire apparente qui correspond à la structure formelle de la phrase ou de l’énoncé. On parle alors d’actes de langage indirects (expression qui, comme le note C. Kerbrat-Orecchioni, 2005 : 35, est un raccourci pour « acte de langage formulé indirectement, sous le couvert d’un autre acte de langage ») et de dérivation illocutoire. Pour distinguer les différentes valeurs illocutoires, on parle de valeur littérale ou apparente (parfois appelée aussi valeur primitive) d’une part et de valeur dérivée ou réelle d’autre part.

Les différentes valeurs d’un énoncé illocutoirement pluriel s’additionnent généralement, mais il arrive souvent que l’une (la valeur dérivée, habituellement) prime sur l’autre. La substitution pure et simple de la valeur dérivée à la valeur littérale représente un cas extrême de hiérarchisation des valeurs illocutoires d’un énoncé.

La réalisation d’un acte de langage dérivé peut être plus ou moins automatique, ou obligatoire, selon la formulation de l’énoncé. Lorsque la dérivation d’un acte de langage indirect est obligatoire, on parle de réalisation indirecte conventionnelle (le fait qu’il faille dériver tel acte indirect d’un énoncé ayant telle formulation relève d’une convention connue de l’ensemble des locuteurs). Les formulations codées donnant lieu à des réalisations indirectes conventionnelles sont, pour J.-C. Anscombre (1977 : 18), des marqueurs de dérivation illocutoire, « morphèmes dont le rôle est de contraindre à dériver un acte illocutoire ». Les dérivations se font par l’intermédiaire de lois de discours, et les marqueurs de dérivation illocutoire présents dans un énoncé indiquent le mécanisme (la loi de discours) à appliquer pour parvenir à l’acte illocutoire dérivé.

Ainsi, en latin, on peut faire de l’énoncé Quin mihi respondetis ? (Pl. Bac. 670), « Pourquoi ne me répondez-vous pas ? », l’analyse suivante (Fleck 2008 : 41-79). L’acte littéral pour lequel cet énoncé est marqué est un acte illocutoire interrogatif (présence de l’adverbe interrogatif quin, et, probablement, intonation ascendante propre à l’interrogation). Cet acte littéral n’est pas accompli lors de l’énonciation : les interrogatives en quin ne constituent pas de véritables demandes d’information, le locuteur, dans l’exemple cité, ne cherche pas à connaître les raisons pour lesquelles ses interlocuteurs ne parlent pas. L’emploi de l’adverbe interrogatif quin, qui contient une négation externe, provoque obligatoirement la dérivation d’un acte illocutoire assertif à partir de l’acte littéral interrogatif : la négation externe suggère, de la part du locuteur, le rejet du présupposé de la question (« Il y a au moins une raison pour que vous ne me répondiez pas »), ce qui implique une assertion du type Nulla causa est quin mihi respondeatis, « Il n’y a aucune raison pour que vous ne me répondiez pas ». Cette valeur illocutoire assertive est dérivée en vertu d’une loi de discours du type « Interroger sur les raisons du non-accomplissement d’une action, c’est asserter qu’il n’y a pas de raison de ne pas accomplir cette action ». Ainsi, on peut dire que l’adverbe interrogatif quin constitue un marqueur de dérivation illocutoire et donne lieu à une réalisation indirecte conventionnelle : celui qui répondrait comme s’il s’agissait d’une simple question apparaîtrait comme un provocateur. De cet acte illocutoire dérivé assertif est dérivé à son tour un acte illocutoire jussif, en vertu d’une seconde loi de discours : « Dire à un interlocuteur qu’il n’y a pas de raison pour qu’il n’accomplisse pas une action, c’est inviter cet interlocuteur à accomplir l’action en question. » Cette seconde dérivation est déclenchée par l’emploi d’une forme verbale à la deuxième personne de l’indicatif présent. En effet, c’est parce que la réalisation

de l’action évoquée dépend des interlocuteurs et concerne le présent que, de l’acte illocutoire assertif (Nulla causa est quin mihi respondeatis), peut être dérivé un acte illocutoire jussif requérant des interlocuteurs qu’ils accomplissent ladite action. Ainsi, l’énoncé plautinien peut être paraphrasé pragmatiquement par Mihi respondete !, « Répondez-moi ! », ce qui est confirmé par l’enchaînement discursif, la réaction des interlocuteurs consistant en une exécution de l’action de répondre : Chrysale, occidi. (Pl. Bac. 671), « Chrysale, je suis un homme mort. » Ni l’acte illocutoire littéral interrogatif, ni l’acte illocutoire dérivé assertif ne sont donc finalement réalisés : l’acte illocutoire dérivé jussif s’y substitue complètement. La valeur littérale n’est, malgré cela, pas complètement dépourvue d’effet, car la formulation Quin mihi respondetis ? est plus nuancée et plus polie que l’injonction directe Mihi respondete ! Les interro-négatives causales introduites par cur non peuvent donner lieu à de semblables dérivations illocutoires (question rhétorique), mais ce n’est pas le cas de manière systématique (il peut aussi s’agir de questions percontatives) : cur non n’est pas un marqueur de dérivation illocutoire, la valeur de requête des interrogations qu’il introduit n’est pas conventionnelle.

Des analyses semblables ont été développées pour différents types d’énoncés latins. F. Hoff (1983) a proposé une distinction entre les adverbes interrogatifs qui servent à la percontatio ou à l’interrogatio et ceux qui sont réservés à l’interrogatio : cur vs quid, cur non vs quidni et quin, quomodo vs qui. R. Risselada (1993) a étudié les différents énoncés assertifs et interrogatifs à valeur illocutoire dérivée jussive : assertions comprenant une forme verbale au futur de l’indicatif ou une périphrase avec un adjectif verbal d’obligation, interrogations en -ne, nonne, num, an, quis, quid, quin, cur, quare, quapropter, quamobrem, quousque, ou sans interrogatif avec non ou etiam. A. Orlandini (2001) s’est intéressée à l’orientation positive ou négative des questions (à propos notamment de -ne, an, num, nonne, cur non et quin). F. Fleck (2008) a traité, outre les questions introduites par quin, les interrogations en quidni, quippini, cur non, quare non et quommodo non.

Bibliographie spécifique

ANSCOMBRE, Jean-Claude, 1977, « La problématique de l’illocutoire dérivé », Langage et société 2, 61-124.

ANSCOMBRE, Jean-Claude, 1980, « Voulez-vous dériver avec moi ? », Communications 32, 17-41.

FLECK, Frédérique, 2008, Interrogation, coordination et subordination : le latin quin, Paris Presses de l’Université Paris-Sorbonne.

HOFF, François, 1983, « Interrogation, interrogation rhétorique et exclamation en latin », Latin Linguistics and Linguistic Theory. Proceedings of the First International Colloquium on Latin Linguistics, H. Pinkster (éd.), Amsterdam - Philadelphia, Benjamins, 123-129.

KERBRAT-ORECCHIONI, Catherine, 2005 (20011), Les Actes de langage dans le discours. Théorie et fonctionnement, Paris, Armand Colin.

ORLANDINI, Anna, 2001, Négation et argumentation en latin, Louvain - Paris, Peeters.

RISSELADA, Rodie, 1993, Imperatives and other directive expressions in Latin. A study in the pragmatics of a dead language, Amsterdam, Gieben.

SEARLE, John R., 1975, « Indirect Speech Acts », Syntax and Semantics 3 : Speech Acts, P. Cole, J.L. Morgan (éd.), 59-82.

SEARLE, John R., 1979, Expression and Meaning : Studies in the Theory of Speech Acts, Cambridge, Cambridge University Press (trad. française 1982, Sens et expression, Paris, Minuit).