Cycle / Evolution cyclique

F. Fleck & B. Bortolussi




L’évolution cyclique est une forme de renouvellement du matériau linguistique (on parle aussi de « renouvellement cyclique »). La nature cyclique de l’évolution linguistique peut s’expliquer par la tension qui existe entre deux besoins opposés du sujet parlant : le principe d’économie et la recherche de l’expressivité. Comme ils l’emportent alternativement l’un sur l’autre, on voit alterner dans les langues des phases analytiques et des phases synthétiques. Le moteur de ce type d’évolution est donc le besoin de remotiver des expressions qui ont subi une grammaticalisation, grâce à un réencodage au niveau du signifiant : le même signifié est véhiculé à l’aide d’un matériau linguistique réactualisé. Cela consiste souvent à remplacer des éléments amalgamés ou des morphèmes liés à l’intérieur d’un même mot par plusieurs mots distincts, afin de rendre l’expression plus transparente et plus frappante.

Il faut noter que le renouvellement passe généralement par un stade plus ou moins long de concurrence entre deux expressions avant que la forme ancienne soit définitivement évincée. L’observation d’un cycle complet nécessite l’étude d’une période de temps étendue, qui déborde souvent les limites de la langue latine à proprement parler, grâce à la reconstruction du proto-italique ou du proto-indo-européen en amont ou, en aval, à la connaissance des différentes langues romanes : le latin ne présente alors que l’une des courbes du cycle.

La notion de cycle s’est imposée ces dernières années, mais certains linguistes ont aussi décrit ce phénomène en termes de « spirale », pour souligner le fait que l’on ne revient pas à un état antérieur : on n’aboutit pas, en fin de cycle, à une expression identique, mais à un type de formulation simplement similaire ou parallèle1).

Les phénomènes d’évolution cyclique ont d’abord été envisagés à propos de la négation : il s’agit du fameux « cycle de Jespersen », ainsi nommé par Ö. Dahl (1979). Jespersen a mis en évidence, dès 1917, les stades d’affaiblissement et de renforcement successifs de la négation dans plusieurs langues, notamment en français, en partant du latin (1917 : 7) : *ne dico non (<*ne oinom) dico jeo ne di je ne dis pas / je n’dis pas je dis pas. L’étude des phénomènes cycliques a pris un nouvel essor depuis les années 1980 avec la multiplication des travaux portant sur la grammaticalisation.

Dans le domaine latin, l’étude de divers aspects du cycle de la négation a été approfondie par M. Fruyt (1998a, 1998b, 2008) et F. Fleck (2008) :

- négation standard renforcée par un substantif exprimant l’infime scalaire univerbation nouveau renforcement à l’aide d’un substantif exprimant l’infime scalaire : *ne oinom > non ne … pas / point / goutte / mie (Fruyt 2008) ; *ne hemo > nemo nemo homo (M. Fruyt 1998a, 1998b, 2008);

- négation autonome accentuée portant sur un verbe clitisation et transformation de la négation en affixe soudé à la forme verbale remplacement par la nouvelle négation standard nouvelle clitisation : *ne scit > nescit non scit > nosci (Fruyt 2008)

- adverbe interrogatif suivi d’une négation autonome univerbation remplacement par un nouvel adverbe interrogatif accompagné de la nouvelle négation standard : *qui ne > quin cur non ; quid ni > quidni cur non (F. Fleck 2008: 107-108)

- subordonnant contenant une négation incorporée remplacement par un subordonnant accompagné d’un terme négatif univerbation : quin quo minus > quominus (Fleck 2008: 430)

D’autres évolutions cycliques ont pu être observées en dehors du domaine de la négation :

- lexie complexe univerbation formation d’une nouvelle lexie complexe par l’ajout d’un terme identique à l’un des éléments de la lexie complexe de départ : *dieu pater > Iupiter Iupiter pater ; *ho die > hodie hodierno die et hodie > hui au jour d’hui > aujourd’hui au jour d’aujourd’hui (Fruyt 1998b)

- préverbation coalescence entre le préverbe et le radical verbal sur-préverbation : *po-sino > pono de-pono (Fruyt 1998b)

- adverbe interrogatif lexie composée d’un adjectif interrogatif et d’un substantif univerbation remplacement par une nouvelle lexie complexe univerbation : cur qua re > quare pour quoi > pourquoi (Fleck 2008: 107-108)

- périphrase verbale suffixation nouvelle périphrase verbale suffixation : cantabo (issu d’une périphrase avec le verbe être *bhuh2-) cantare habeo > je chanterai (Fruyt 1996) ; calefacio (issu d’une périphrase avec le verbe facere) je fais chauffer (Fruyt 1996 et 1998a)

La notion de cycle est utilisée dans d’autres domaines ou d’autres théories. Dans la Grammaire Générative, la cyclicité définit la manière dont une règle donnée (phonologique, morphologique, syntaxique) s’applique successivement dans un domaine déterminé, puis dans le domaine qui englobe le précédent etc. Par exemple, la règle qui déplace un constituant promu comme sujet dans la transformation passive est une règle cyclique en anglais, comme l’illustrent les dérivations successives à partir de la phrase active (1) :

  • (1) X believe [Y to have stolen the election]
  • (2) X believe [the election to have been stolen]
  • (3) X believe the election [to have been stolen]
  • (4) the election was believed [to have been stolen]

Certaines constructions du latin ont été analysées comme le résultat de l’application cyclique de règles de déplacement.

a- l’« attraction passive » affectant les verbes coepi et desino (Maurel 1979, Bortolussi 1992)

Partons de la phrase active suivante :

  • Xi coepit [proi pontem instruere]
    « X se met à construire le pont. »

La passivation de l’infinitif (instruere > instrui) promeut le complément d’objet comme sujet ; or le sujet de l’infinitif est contrôlé par le sujet du verbe principal ; il faut donc que le sujet remonte encore, en position de sujet du verbe principal, qui du coup est « passivé » (coepi > coeptus est) :

  • Caes. Gall. 4, 18, 4: Ponsi coeptus est [proi ti institui]
    « on se met à construire le pont » (litt. Le pont est commencé à être construit)

b- la topicalisation

Le latin connaît un phénomène de topicalisation connu sous l’appellation d’accusatif proleptique :

  • Pl. Bacch. 555 : Dic modo hominem [qui sit]
    « Dis-moi seulement qui est cet homme » litt. dis-moi seulement l’homme qui c’est.

Un constituant portant la marque d’accusatif est placé dans la périphérie gauche de la proposition subordonnée et, suivant les analyses de Bortolussi (2011, 2012), ce constituant peut remonter dans la périphérie gauche de la proposition enchâssante :

  • Pl. Asin. 60: Verum meam uxorem, Libane, nescis [qualis sit].
    « Mais ma femme, Liban, tu ne sais pas quel genre c’est. » litt. Mais ma femme, Liban, tu ignores quelle (elle) est.

Ce déplacement cyclique peut concerner plusieurs propositions enchâssées jusqu’à ce que le SNaccusatif atteigne la périphérie gauche la plus élevée possible :

  • Pl. Cist. 735: Est quidam homo, qui illam ait [se scire [ubi sit]].
    « Il y a quelqu’un qui prétend savoir où elle est. » Litt. Il y a quelqu’un qui, celle-ci, dit qu’il sait où elle est.

Bibliographie

Bortolussi Bernard, 1992, « Passif, agent et sujet en latin », A. Rouveret (éd.) Principes généraux et typologie, Recherches Linguistiques de Vincennes, 21, 21-33.

Bortolussi Bernard, 2011, Ordre des mots et syntaxe du latin - Les contraintes de placement et leur analyse syntaxique, mémoire de HDR, Paris Ouest.

Bortolussi Bernard, 2012, « Quelle position syntaxique l’accusatif proleptique occupe-t-il ? », Longrée D., H. Halla Aho (éds.) Revue de Linguistique Latine du Centre Ernout, 7.

Dahl Östen, 1979, « Typology of sentence negation », Linguistics 17, 79-106.

Fleck, Frédérique, 2008, Interrogation, coordination et subordination : le latin quin, Paris Presses de l’Université Paris-Sorbonne.

Fruyt, Michèle, 1996, « La syntaxe de l’infinitif en latin tardif : réflexions sur la nature des processus évolutifs », Recherches augustiniennes 29, 43-73.

Fruyt, Michèle, 1998a, « La grammaticalisation en latin », Estudios de Lingüistica Latina, Actas del IX Coloquio Internacional de Lingüistica Latina, B. Garcia-Hernandez (éd.), Madrid, Ediciones classicas, 877-890.

Fruyt, Michèle, 1998b, « Le renouvellement dans l’évolution linguistique : quelques faits latins », Moussyllanea. Mélanges de linguistique et de littérature anciennes offerts à Claude Moussy, B. Bureau, Ch. Nicolas (éd.), Louvain - Paris, Peeters, 77-87.

Fruyt, Michèle, 2008, « Négation et grammaticalisation en latin », Revue de Linguistique Latine du Centre Ernout, 1.

Gabelentz, Georg von der, 1901, Die Sprachwissenschaft. Ihre Aufgaben, Methoden und bisherigen Ergebnisse, Leipzig, Weigel (réimpr. Londres, Routledge, 1995).

Gelderen, Elly van, 2009, « Cyclical change, an introduction », Cyclical Change, E. van Gelderen (éd.), Amsterdam, Benjamins, 1-12.

Gelderen, Elly van, 2011, The Linguistic Cycle, Oxford, Oxford University Press.

Hagège, Claude, 1993, « LBs and the linguistic cycle », The Language Builder, Amsterdam, Benjamins, 147-168.

Maurel Jean-Pierre, 1979, « Coepi, desii et l’”attraction du passif’’ », Cahiers de Grammaire, no1, Toulouse, 5-44.

Meillet, Antoine, 1916, « L’évolution des formes grammaticales », Linguistique historique et linguistique générale, Paris, Champion, 130-148 (= Scientia (Rivista di scienza) 12, 1912).

1) G. von der Gabelentz (1901 : 256) : « Immer gilt das Gleiche : die Entwicklungslinie krümmt sich zurück nach der Seite der Isolation, nicht in die alte Bahn, sondern in eine annähernd parallele. Darum vergleiche ich sie der Spirale. » ; A. Meillet (1916 : 140) : « Les langues suivent ainsi une sorte de développement en spirale : elles ajoutent des mots accessoires pour obtenir une expression intense ; ces mots s’affaiblissent, se dégradent et tombent au niveau de simples outils grammaticaux ; on ajoute de nouveaux mots ou des mots différents en vue de l’expression ; l’affaiblissement recommence, et ainsi sans fin ».