Les adverbes de répétition en latin :

rursus, iterum, denuo

Alessandra BERTOCCHI & Mirka MARALDI



1. Généralités

1.1. Deux lectures possibles : répétitive / restitutive

Les adverbes de répétition ont fait l’objet de nombreuses analyses du point de vue syntaxique et sémantique, dans lesquelles il a été proposé de distinguer deux manières de les interpréter : selon une lecture répétitive ou selon une lecture restitutive. La lecture répétitive est fondée sur le présupposé que l’événement a eu lieu aupravant dans son ensemble, alors que la lecture restitutive implique que seul l’état résultant de l’action ait existé auparavant. Ainsi, comme le remarque S. Beck (2005, 2006), une proposition telle que :

  • (1) Marie a ouvert la porte de nouveau.

est interprétée comme (1a) lorsqu’elle fait l’objet d’une lecture répétitive, mais comme (1b) lorsqu’elle reçoit une lecture restitutive :

  • (1a) Marie a ouvert la porte et elle l’avait déjà ouverte auparavant. (répétitive)
    (1b) Marie a ouvert la porte et la porte avait été ouverte auparavant. (restitutive)

Seuls les syntagmes verbaux impliquant un point terminal fixe peuvent être interprétés selon la lecture restitutive. Il existe une relation étroite entre ce qu’on appelle, en linguistique, « Aktionsart1)» ou, plus récemment, « actionality2)», ce qui peut se traduire en français par « aspect lexical », et les adverbes de répétition. Si l’on se réfère à la distinction opérée par D. Dowty (1979, 58 sq.), entre les syntagmes verbaux qui expriment un « accomplissement » (i.e. tracer un cercle), ceux qui expriment une « activité » (i.e. courir, pousser un charriot) et ceux qui marquent un « achèvement » (i.e. trouver), seuls les syntagmes verbaux exprimant l’accomplissement – que l’on peut aussi appeler « téliques » –, parce qu’ils impliquent l’existence d’un point terminal fixe, peuvent avoir une lecture restitutive. Par exemple, ouvrir la porte est un syntagme verbal d’accomplissement (ou télique) et, en tant que tel, il admet une lecture restitutive à coté de la lecture répétitive.

En revanche, dans une proposition telle que :

  • (2) Marie est allée de nouveau se promener au jardin du Luxembourg.

le syntagme verbal est non télique:

  • (2b.) Marie s’était promenée dans le jardin du Luxembourg et elle avait déjà fait cela auparavant.

il décrit une activité et, en tant que tel, ne peut admettre que la lecture répétitive, explicitée en (2b).

À coté des syntagmes verbaux d’accomplissement du type ouvrir la porte, un autre type verbal admet la lecture restitutive : il s’agit de la combinaison d’un syntagme verbal d’activité avec un syntagme prépositionnel à valeur directionnelle, exprimant le but. Une telle construction peut avoir les deux lectures, comme le montre (3) :

  • (3) Marie a marché de nouveau jusqu’au sommet.
  • (3a) Marie a marché jusqu’au sommet, et elle avait déjà fait cela auparavant. (répétitive)
    (3b) Marie a marché jusqu’au sommet, et elle s’était déjà trouvée là auparavant. (restitutive)

1.2. Deux analyses possibles : structurelle / lexicale

1.2.1. L’analyse structurelle

Deux types d’analyse de l’ambiguïté répétitive / restitutive sont possibles. L’une conçoit l’ambiguïté comme purement structurelle (voir A. von Stechow 1996). L’idée de base est que le sens de de nouveau est constant et qu’il indique toujours une répétition. Ce qui change est ce qui est répété : ou bien l’événement entier qui est décrit, ou simplement l’état qui en résulte. Selon l’analyse structurelle, l’ambiguïté entre les deux lectures de (1) naît au niveau du composant syntactique et dépend de la portée de l’adverbe de nouveau. Cet adverbe peut modifier ou bien le syntagme verbal entier, ou bien le constituant restreint exprimant l’état qui en résulte. L’hypothèse structurelle permet d’expliquer la différence entre les lectures répétitive et restitutive sur la base de propriétés syntactiques, telle que l’ordre des mots. Ainsi, en allemand, il existe une relation étroite entre la position de wieder et son interprétation, comme le montre (4)3):

  • (4a) weil Ottilie die Tür wieder öffnete. (restitutive, répétitive)
    (4b) weil Ottilie wieder die Tür öffnete. (seulement répétitive)

1.2.2. L’analyse lexicale : la lecture "contre-directionnelle"

L’analyse lexicale place la source de l’ambiguïté non dans la syntaxe, mais dans le lexique. L’idée de base est que, à coté de de nouveau, qui exprime une répétition, il existe un second sens qui exprime le renversement de la direction et qui mène à la lecture restitutive :

  • (5) (La température est allée baissant tous le matin). Maintenant elle va monter de nouveau.

De nouveau peut être employé ici même si la température n’est pas montée auparavant. Plus précisément, l’interprétation restitutive est admise parce qu’il y a eu auparavant une baisse de la température. C. Fabricius-Hansen (1983, 2001) appelle cette valeur « contre-directionnelle ». Cette théorie est avantageuse dans la mesure où elle est plus souple et permet d’intégrer plus de verbes permettant la lecture contre-directionnelle / restitutive : il suffit qu’un syntagme verbal exprime un changement d’état pour rendre possible une telle lecture, comme le montre (5)4).

2. Rursus

Selon la distinction opérée entre lecture répétitive et lecture restitutive, à partir de l’étymologie de rursus et du contenu sémantique qu’elle implique5), l’adverbe devrait avoir une valeur principalement restitutive. Toutefois, l’analyse des données latines révèle une réalité plus complexe. S’il est vrai que la lecture restitutive est bien celle qui prévaut, comme la comparaison avec denuo et iterum le fait ressortir, la lecture répétitive est aussi très bien représentée, par exemple chez Tite-Live dans l’exemple (6) :

  • (6) Liv. 1, 33, 3 : Politorium inde rursus bello repetitum, quod uacuum occupauerant Prisci Latini.
    « Politorium fut ensuite attaquée une second fois, car, après son évacuation, des Anciens Latins s’y étaient installés. »

Peu de lignes avant ce passage, Tite-Live nous apprend que la ville de Politorium avait été prise d’assaut par Ancus (Politorium… ui cepit), mais que, quand il la quitta, elle fut occupée par les Latins et attaquée une deuxième fois. Il faut tenir compte du fait que repeto est un verbe d’activité et qu’il est donc incompatible avec une lecture restitutive.

En revanche, seule la lecture restitutive semble possible dans l’exemple (7) :

  • (7) Liv. 1, 34, 8 : ibi ei… aquila suspensis demissa leniter alis pilleum aufert, superque carpentum magno clangore uolitans, rursus… capiti apte reponit.
    « voilà que… un aigle descend légèrement en vol plané et lui enlève son chapeau ; puis, tout en voltigeant au-dessus du chariot avec de grands cris… il le lui replace exactement sur la tête. »

Hors contexte, avec le syntagme verbal d’accomplissement aliquid capiti reponere, les deux lectures pourraient être admises. Mais, dans ce passage, rursus signale qu’une situation précédente a été rétablie : l’aigle n’avait jamais accompli auparavant l’action de placer le pilleum sur la tête du Lucumon – dans ce cas, la lecture serait répétitive – ; le texte nous dit, au contraire, qu’il l’a enlevé de la tête du Lucumon sur laquelle il l’a reposé ensuite.

Certaines occurrences de rursus semblent se soustraire au classement selon les lectures répétitive / restitutive, par exemple :

  • (8) Liv. 1, 59, 6 : Vbi eo uentum est, quacumque incedit armata multitudo, pauorem ac tumultum facit, rursus ubi anteire primores ciuitatis uident, quidquid sit, haud temere esse rentur.
    « Une fois là, partout sur son passage, cette foule en armes répand la terreur et le désordre ; après quoi. En voyant à sa tête les premiers citoyens de la ville, on se dit que, quoi qu’ils fassent, ce n’est pas sans raison. »

Ce passage renvoie à un changement dans l’attitude du peuple ; mais ce changement ne peut pas faire l’objet d’une lecture restitutive, dans la mesure où la situation précédente n’est pas rétablie. Les gens passent d’une situation de crainte et de colère non contrôlée à une participation émue, parce que la présence des chefs de la ville les persuade du sérieux de la situation. Dans ce cas, choisir une direction opposée n’équivaut pas à revenir à l’état qui résulte d’une action précédente. En revanche, cela correspond à un changement d’état que C. Fabricius-Hansen (2001) appelle « contre-directionel ». Le passage suivant va dans le même sens :

  • (9) Cic. Brut. 47 : quod iudicaret hoc oratoris esse maxime proprium, rem augere posse laudando uituperandoque rursus affligere.
    « il estimait que la qualité essentielle de l’orateur était, en parlant pour une chose, de la faire valoir et inversement, en parlant contre, de la déprécier. »

Dans la lecture contre-directionnelle, compatible avec plus de verbes que ceux qui admettent la lecture restitutive et non soumise aux mêmes contraintes, le renvoi à une direction opposée peut se nuancer d’une valeur de réciprocité :

  • (10) Hor. Sat. 1, 3, 25 :
    cum tua peruideas oculis mala lippus inunctis,
    cur in amicorum uitiis tam cernis acutum
    quam aut aquila aut serpens Epidaurius
    ? at tibi contra
    euenit inquirant uitia ut tua rursus et illi

    « Alors que, pour examiner tes vices, tu as les yeux malades et pleins d’onguent, pourquoi, quand il s’agit des défauts de tes amis, ta vue est-elle aussi perçante que celle de l’aigle ou que celle du dragon d’Epidaure ? Mais, en revanche, il arrive qu’à leur tour ils recherchent eux aussi tes défauts »

Ici, contra et rursus semblent véhiculer une valeur sémantique assez proche de celle qui est exprimée par uicissim ; cette observation peut être rapprochée des analyses qui posent l’existence d’une relation entre angl. again et angl. against ou all. wieder et all. wider. En outre, d’un point de vue diachronique, le développement proposé pour all. wieder et angl. again semble aussi tout à fait valable pour rursus.

Le sens contre-directionnel apparaît étroitement lié à la valeur spatiale de rursus, qui constitue sa valeur d’origine, comme le montre ce vers de Térence :

  • (11) Ter. Ad. 579 :
    erraui: in porticum rursum redi.
    « J’ai fait erreur. Reviens sur tes pas jusqu’au portique. »

Dans ce vers, rursum et redeo semblent partager le même sens et redeo signifie « aller en sens inverse » (du premier trajet), comme le signale C. Moussy (1997, 231). Dans ce cas, le sens contre-directionnel est aussi restitutif, puisque in porticum redi contient un syntagme prépositionnel de but.

Les emplois de rursus signalés sont tous attestés chez Plaute, et il est d’ailleurs même parfois difficile de les distinguer. Ainsi, dans certaines occurrences, rursus a une valeur contre-directionnelle tout autant que restitutive, comme en (12) :

  • (12a) Pl. Merc. 296 :
    aiunt solere eum rursum repuerascere.
    « et, comme disent les gens, on retombe en enfance. »
  • (12b) Pl. Men. 907 :
    quia rogo, palla ut referatur rursum ad uxorem meam.
    « parce que je lui demande de me rendre la mante pour la rapporter à ma femme. »

D’autres occurrences sont contre-directionnelles mais non restitutives, comme (13) :

  • (13) Pl. Merc. 348-349 :
    dum serui mei perplacet mihi consilium,
    dum rursum haud placet.
    « tantôt je trouve excellent le conseil de mon esclave, tantôt au contraire, je le trouve mauvais. »

Il y a aussi des occurrences où rursus a un sens répétitif, comme en (14), où nugas agere est un syntagme verbal d’activité :

  • (14) Pl. Men. 625 :
    Em, rursum nunc nugas agis.
    « Bon ! de nouveau, des balivernes. »

L’emploi de rursus est conforme aux considérations diachroniques récemment suggérées à propos de all. wieder et angl. again par K. Pittner (2003) ainsi que par C. Fabricius-Hansen (2001). Les deux auteurs montrent que all. wieder et angl. again ont connu un développement sémantique identique à partir du sens de « contre », « against » aux valeurs restitutive et répétitive. Le premier sens était contre-directionnel (« en arrière » ) et a servi de base à la lecture restitutive qui, elle, a permis ensuite le développement du sens répétitif. Comme le suggère K. Pittner (2003), un mouvement contre-directionnel permet de revenir dans un lieu où l’on était auparavant. Or, le sens restitutif peut être envisagé comme un mouvement en arrière vers un état précédent : par un processus métaphorique allant du sens concret, local vers un sens plus abstrait, concernant un état, le sens restitutif a ainsi fini par s’imposer. Puisque le sens restitutif implique aussi une répétition (la répétition de l’état précédent), il a constitué le point de départ à partir duquel s’est développée la valeur répétitive.

3. Denuo

Chez Plaute, le sens répétitif est dominant :

  • (15) Pl. Rud. 1103 :
    dixi equidem: sed si parum intellexti, dicam denuo.
    « J’ai dit. Mais si tu n’as pas bien compris, je répéterai. »

Denuo a le sens contre-directionnel dans certaines occurrences, parmi lesquelles quelques-unes peuvent recevoir également une lecture restitutive, lorsqu’un état précédent est rétabli ; c’est le cas en (16), où les verbes expriment des accomplissements de direction opposée :

  • (16a) Pl. Capt. 766-767 :
    Exauspicaui ex uinclis : nunc intellego
    Redauspicandum esse in catenas denuo.

    « J’augurais aujourd’hui ma sortie de prison ; il me faut, à ce que je vois, réinaugurer mes chaînes »
  • (16b) Pl. Trin . 803 :
    Aperi, deprome inde auri ad hanc rem quod sat est:
    continuo operito denuo.
    « Ouvre la cachette ; retires-en ce qu’il faut d’or pour notre dessein, referme la aussitôt. »

Mais dans d’autres cas, le contre-directionnel n’est pas restitutif, parce que, bien que l’adverbe indique une direction opposée, le changement d’état n’implique pas un retour à l’état précédent :

  • (17) Pl. Merc. 855-856 :
    nam tu quemuis confidentem facile tuis factis facis,
    eundem ex confidente actutum diffidentem denuo.
    « tu remplis aisément de confiance celui que ta protection favorise ; et, si tu veux, par un brusque retour, tu transformes aussitôt sa confiance en découragement. »

Parfois, les lectures restitutive et répétitive semblent toutes les deux acceptables, comme en (18), selon que l’interprétation se focalise sur l’action de reconstruire dans sa totalité (répétitive) ou uniquement sur le résultat (la maison reconstruite). Le contexte justifie les deux interprétations :

  • (18) Pl. Most. 116-117 :
    Vsque mantant neque id faciunt, donicum
    parietes ruont - aedificantur aedes totae denuo.

    « ils attendent pour l’entreprendre que les murs tombent en ruines : alors il faut rebâtir le bâtiment de fond en comble. »

En revanche, il est assez rare qu’aucune des deux lectures ne soit possible, comme en (19) :

  • (19) Pl. Rud. 999-1000 :
    in uidulum te piscem conuortes, nisi caues:
    fiet tibi puniceum corium, postea atrum denuo.
    « tu risques de te transformer en poisson valise, si tu n’y prends garde. Ta peau deviendra pourpre, et puis noire ensuite. »

Même la lecture contre-directionnelle ne semble pas possible ici, puisque le changement de couleur du rouge au noir n’implique pas une direction opposée. Denuo a ici le même sens que postea.

Denuo peut aussi équivaloir à iterum lorsque celui-ci exprime une seule répétition, et non plusieurs, et se traduit par « une deuxième fois ». En latin archaïque, l’équivalence denuo / iterum est fréquente, comme le montre (20):

  • (20) Pl. Most. 222-223 :
    Di <ui> me faciant quod uolunt, ni …
    te liberasso denuo.

    « Que les dieux fassent de moi ce qu’il leur plaît, si je ne voudrais t’affranchir une seconde fois. »

de même qu’en latin tardif, comme le prouve (21) :

  • (21) Gell. 3, 1, 11 : Tum Fauorinus legi denuo uerba eadem Sallustii iubet.
    « Alors Favorinus demande qu’on lise à nouveau le passage de Salluste. »

Fauorinus demande qu’on lise une deuxième fois, entièrement, du début à la fin le passage sur l’auaritia chez Salluste. Il est intéressant de confronter cet exemple à l’une des rares occurrences de denuo chez Cicéron, dans un contexte apparemment semblable :

  • (22) Cic. Verr. II 1,37 : recita denuo.

Ici, denuo n’a pas le même sens qu’iterum, mais suggère une invitation à continuer la lecture du document après une pause. Le sens n’est pas répétitif, comme en (21), et l’énoncé signifie plutôt « va lire ». Ce sens de reprise appartient aussi à rursus :

  • (23) Liv. 32, 21, 1 : Tum Aristaenus praetor rursus : ‘non magis consilium uobis… deest quam lingua ’.
    « Le préteur Aristainos reprit alors : ‘Ce ne sont pas les idées qui vous manquent, pas plus que la parole’. »

La valeur de « reprise » est différente de la valeur restitutive. Si, dans le sens restitutif, on rétablit l’état qui résulte d’un accomplissement, dans les passages (22) et (23), ce sont deux verbes signifiant « dire » qui sont concernés. Il s’agit de verbes d’activité et, en tant que tels, ils n’impliquent pas un résultat : la reprise concerne simplement une activité qui avait été interrompue.

4. Iterum

Iterum est employé habituellement pour exprimer la deuxième place par rapport à une échelle ordonnée ou à une échelle numérique. Il peut renvoyer à une référence d’ordre chronologique, comme en (24a), ou classer des arguments par ordre d’importance, comme en (24b) :

  • (24a) Pl. Men. 410-411 :
    ubi rex Agathocles regnator fuit, et iterum Phintia,
    tertium Liparo.
    « où régna le roi Agathocle, ensuite Phintias, puis en troisième lieu Liparon. »
  • (24b) Pl. Mil. 297-298 :
    Primumdum, si falso insimulas Philocomasium, hoc perieris:
    iterum, si id uerumst,… perieris.
    « Primo, si c’est à tort que tu accuses Philocomasie, de ce fait tu es un homme mort. Secundo, si c’est vrai, tu es encore un homme mort. »

La référence au deuxième élément dans une échelle chronologiquement orientée est particulièrement claire dans les passages où il est précédé de semel :

  • (25) Cic. Dom. 134 : audierat ex illo se a me bis salutem accepisse, separatim semel, iterum cum uniuersis.
    « il lui avait entendu dire que je l’avais sauvé deux fois, d’abord personnellement, puis collectivement. »

Dans tous ces cas, iterum signale la deuxième occurrence qui coïncide avec la première répétition d’une action. Avec cette valeur, iterum ajouté à un substantif indiquant une charge peut entrer dans des expressions formulaires : iterum consul, iterum tribunus :

  • (26) Liv. 7, 28, 6 : aedes Monetae dedicatur C. Marcio Rutilo tertium, T. Manlio Torquato iterum consulibus.
    « sous le troisième consulat de Gaius Marcius Rutulus et le second de Titus Manlius Torquatus, on dédie le temple de Monéta. »

Il entraîne presque toujours la lecture répétitive du prédicat, mais, à la différence de rursus qui, dans la lecture répétitive, n’est pas sensible au nombre de fois que la prédication est répétée, iterum indique exclusivement la deuxième fois. Dans les passages suivants, sous (27), qui font l’objet d’une lecture répétitive, il s’agit très clairement de la deuxième fois :

  • (27a) Pl. Poen. 1077 :
    Iterum mihi gnatus uideor, quom te repperi.
    « Je crois renaître à la vie en te retrouvant. »
  • (27b) Cels. 3,18 : Ergo etiam si semel datum ueratrum parum profecerit, interposito tempore iterum dari debet.
    « Ainsi donc, si, après avoir donné une fois l’ellébore, on s’aperçoit qu’il n’a pas suffisamment agi, on le donne de nouveau au bout d’un certain temps. »

Dans quelques cas, iterum est employé en même temps qu’un verbe répété:

  • (28) Plin. Nat. 20, 82 : si decocta iterum decoquatur.
    « si, après ébullition, on le fait rebouillir. »

Le nombre de fois où l’action est répétée est indiqué quand iterum est relié par une conjonction coordonnante copulative ou disjonctive à un autre adverbe de quantité numérique tel que, par exemple, semel ou saepius. Cet emploi n’est pas attesté en latin archaïque ; il est, en revanche, assez fréquent chez plusieurs auteurs non classiques. La combinaison semel atque iterum peut renvoyer à un nombre précis, « deux fois » (mais pas plus) :

  • (29) Suet. Aug. 27, 10 : tribuniciam potestatem perpetuam recepit, in qua semel atque iterum per singula lustra collegam sibi cooptauit.
    « Il reçut la puissance tribunicienne à perpétuité et par deux fois, pour deux lustres différents, il s’adjoignit un collègue. »

Dans d’autres cas, la tournure n’a pas d’implicature liée en haut, c’est-à-dire qu’elle n’est pas limitée au nombre deux, mais ouverte à une répétition non bornée. Considérons deux passages de Pline le Jeune : en (30a), la tournure renvoie au nombre deux, alors qu’en (30b), elle renvoie à un nombre non borné de répétitions6):

  • (30a) Plin. Epist. 4, 3, 1 : quod semel atque iterum consul fuisti similis antiquis.
    « Que dans vos deux consulats vous vous soyez montré grand à l’égal des anciens. »
  • (30b) Plin. Epist. 6, 16, 18 : ibi super abiectum linteum recubans semel atque iterum frigidam poposcit.
    « Là, on étendit un linge sur lequel il se coucha ; il demanda à plusieurs reprises de l’eau fraîche. »

En général, le sens de « plusieurs fois » se rencontre lorsque iterum est coordonné à saepius :

  • (31) Cic. Fam. 13, 42, 2 : id ut re experiatur iterum et saepius te rogo.
    « Que l’événement le lui prouve : c’est la prière que je te renouvelle instamment. »

Lorsque semel et iterum sont reliés par une conjonction disjonctive, la tournure renvoie à une toute petite quantité, un ou deux au maximum, comme le montre (32), où la tournure semel aut iterum signale une petite quantité au point le plus bas de l’échelle, une quantité encore plus petite que celle indiquée par raro :

  • (32) Cic. Brut. 308 : primas in causis agebat Hortensius, magis magisque cotidie probabatur Antistius, Piso saepe dicebat, minus saepe Pomponius, raro Carbo, semel aut iterum Philippus.
    « Hortensius était l’avocat le plus en vue ; Antistius de jour en jour était plus était plus goûté ; Piso parlait souvent, Pomponius moins souvent, Carbo rarement ; Philippus ne parla qu’une ou deux fois. »

La tournure semel aut iterum exprime une implicature scalaire bornée vers le haut, dont le sens est « un ou deux fois, mais pas plus ».

Pour conclure, iterum ne présente pas d’emploi restitutif. Les seuls exemples où il peut avoir le sens de « en arrière » sont ceux dans lesquels il se rencontre avec rursus, retro ou avec un verbe préverbé par re-:

  • (33a) Ter. Ad. 525 : prius… quam huc reuorti posset iterum.
    « avant qu’il puisse refaire le chemin de retour. »
  • (33b) Sen. Breu. 8, 5 : nemo restituet annos, nemo iterum te tibi reddet.
    « Personne ne ramènera les années en arrière, personne ne te rendra une seconde fois à toi-même. »

Seuls quelques passages non classiques peuvent avoir l’interprétation contre-directionnelle, si le verbe a un sens oppositif :

  • (34a) Sen. Oed. 332-333 :
    quid istud est quod esse prolatum uolunt
    iterumque nolunt
    ?
    « quel est donc ce secret qu’ils veulent voir révélé, puis ne le veulent plus ? »
  • (34b) Sen. Nat. 3, 28, 6 : ad mensuram enim crescit iterumque decrescit.
    « car elle monte jusqu’à la mesure voulue et puis redescend. »

Conclusions

Les adverbes de répétition rursus, denuo et iterum présentent des propriétés différentes. Rursus possède à l’origine une valeur spatiale. Cet emploi, qui est surtout métaphorique, peut être consideré comme contre-directionnel. Dans le domaine du contre-directionnel, un ensemble plus restreint, limité aux syntagmes verbaux exprimant l’accomplissement ou l’achèvement, à valeur télique, engendre la lecture restitutive. Cette lecture est la plus caractéristique pour rursus, même si la lecture répétitive est bien représentée aussi, surtout avec des prédicats exprimant une activité.

Denuo est fréquent en latin archaïque, mais rare en latin classique. Son emploi le situe entre rursus et iterum, mais son sens principal est répétitif, comme iterum. Toutefois, il peut aussi présenter parfois une lecture restitutive, comme rursus.

Iterum offre seulement la lecture répétitive. C’est un adverbe de fréquence et il indique la deuxième fois. Le nombre des répétitions peut augmenter lorsque iterum est employé avec d’autres adverbes de fréquence reliés par une conjonction copulative.

Bibliographie

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1) , 2) référence
4) Les verbes en (5) sont classés comme degree achievements par D. Dowty 1979. Alors que les verbes d’achèvement indiquent un état de la situation momentané, les degree achievements admettent des adverbes de durée. Il est ainsi possible de parler de télicité aussi par rapport à ce type d’adverbes. En effet, comme le remarque Declerck (1979, 773), la distinction [±télique] ne vaut que pour les représentations de situations duratives, puisque les tests normalement valables pour la télicité ne peuvent pas être appliqués aux situations ponctuelles. En ce qui concerne les verbes téliques et le préverbe re- voir Light (1993).
5) Cf. DHELL I, rursus, § 5.1..
6) Le renvoi à un nombre élevé de répétitions s’obtient si l’on coordonne deux occurrences du même adverbe: Plin. Paneg. 79,1 : ille nos instituit et induxit, ut te iterum iterumque consulem habere cupiamus. Cette tournure qui est tout à fait équivalente à saepissime est fréquente chez les poètes: Verg. Aen. 3,433 : et repetens iterumque iterumque monebo; Ov. ars 2,121 Haec Troiae casus iterumque iterumque rogabat.