Phonétique, phonologie et linguistique

historique du latin

Alain CHRISTOL (Université de Rouen)



4. Des traces aux phonèmes

Quand on entre dans le domaine des laryngales, pour lesquelles on ne peut établir de relation d’équivalence de type standard, où les seules données sont les traces laissées sur l’environnement phonétique, un accès direct à la grille phonologique est impossible. Il faut intégrer des données issues de la morphologie, alternances vocaliques de timbre et de quantité.

Sur ce point, on ne peut que donner raison à É. Benveniste (1962) :

  • (15) « Mais si les progrès sont encore lents ou restent contestés, cela tient peut-être à deux raisons. On a trop cherché à convertir les laryngales en réalités phonétiques. Nous avons toujours pensé que le statut qui leur convenait présentement était celui d’êtres algébriques. Loin d’en être gênée, la reconstruction indo-européenne s’en trouve facilitée. Les modèles de reconstruction ne doivent pas dépendre d’interprétations phonétiques encore largement conjecturales et qui seraient nécessairement ‘historiques’. En second lieu, on remarque … que la discussion se limite toujours à un petit nombre de données. Ceci concerne en particulier le hittite, qui alimente nécessairement le débat … »

Même critique de la tentation phonétique chez J. Kuryƚowicz :

  • (16) « Ces spéculations phonétiques ont certainement vicié une théorie qui s’en tenait par ailleurs aux traits fonctionnels des éléments ǝ. Il est possible qu’il y ait eu expulsion de ´ en position interconsonantique, devant une voyelle d’anaptyxe, mais l’existence de cette voyelle ou plutôt du groupe ǝe, ne se laisse pas démontrer par des arguments fonctionnels. Un voyelle réduite qui n’existe que dans une position déterminée… ne saurait jouir d’autonomie phonologique. » (Kuryƚowicz 1956, 169)

Mais les spéculations sur les réalisations phonétiques possibles de *H ne diffèrent pas fondamentalement de celles qui conduisent à supposer que *t était une occlusive dentale. Le calcul de probabilité est simplement rendu beaucoup plus difficile par la nature des données, et de ce fait il est plus facilement contestable. Benveniste ou Kuryƚowicz travaillaient sur la morphologie et la dérivation indo-européennes : ils pouvaient donc laisser de côté les problèmes phonétiques.

Il faut aller plus loin : ce dont on dispose, pour les phonèmes sans descendance directe, ce sont des traits pertinents et non des paires minimales. Il ne semble pas exister de méthode qui, à partir des traces laissées par des phonèmes amuïs, permettrait d’atteindre le niveau phonologique, c’est-à-dire le nombre de phonèmes distincts.

Une première étape consiste à rechercher, dans des langues dont l’histoire est assez bien connue, des parallèles typologiques. Les exemples relevés montrent que l’allongement compensatoire relève de la mécanique rythmique (modification de la coupe syllabique) et n’apporte aucune information sur la nature phonétique des phonèmes concernés. En grec, on a des allongements compensatoires pour Cw, sC ou Cs, en latin pour sC.

La coloration des voyelles est un trait phonétique qui permet de situer le phonème disparu, mais avec une marge d’incertitude très importante. Un phonème qui a labialisé [e] en [o] avait un point d’articulation dans la partie arrière du palais : c’est le cas pour [w] en latin (§ 2.1).

Au-delà, on en est réduit à un calcul de probabilité à partir des données de chaque langue. Chaque hypothèse devra tenir compte du système phonétique.

À titre d’exemple, on peut citer l’hypothèse d’A. Martinet (1954, 219-230) : *H3 (Aw dans sa notation) serait une fricative labio-vélaire ; les deux traits distinctifs du phonème *Hw (spirante vélaire et élément labial) peuvent, entre voyelles, se réaliser en deux phonèmes distincts, soit *eHwe > *aHwe > *āwe. Les mots que cette hypothèse explique de façon satisfaisante sont surtout latins (octāuus, duim, struere). Une telle constatation, loin d’affaiblir l’hypothèse, prend son sens si on rappelle que le latin conserve les occlusives labiovélaires héritées. Il y a donc adéquation de l’hypothèse au système phonologique. On ne peut espérer retrouver un tel traitement de *H3 en indo-iranien, langue qui a connu un glissement du point d’articulation des vélaires vers l’avant (les labio-vélaires sont devenues des vélaires ; les vélaires sont devenues des palatales) et qui n’a donc plus de labio-vélaires.

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