Phonétique, phonologie et linguistique

historique du latin

Alain CHRISTOL (Université de Rouen)



3. Anomalies dans la syllabation

Il est fréquent qu’un phonème disparu laisse des traces dans la syllabation : la coupe syllabique tient compte du phonème, même après sa disparition, qu’un hiatus se maintienne ou qu’on allonge une voyelle pour maintenir le schéma rythmique du mot, dans des langues qui connaissent l’opposition de quantité vocalique et où CĒ/ = CEC/.

Le maintien d’un hiatus se rencontre en grec homérique après la chute de /w/ ou en français après la chute de /h/ dit aspiré. Inversement, la graphie latine recourt parfois à H pour indiquer un hiatus, comme AHENVS pour aēnus « en bronze » (< *ayesno-). Chez certains locuteurs latins, l’amuïssement de m final laisse un hiatus, ce qui interdisait l’élision dans la prononciation courante, si on en croit Quintilien (Inst. IX, 4,40) :

  • (13) Eadem illa littera (= M), quoties ultima est et uocalem uerbi sequentis ita contingit ut in eam transire possit, etiam si scribitur, tamen parum exprimitur ut multum ille et quantum erat, adeo ut paene cuiusdam nouae litterae sonum reddat ; neque enim eximitur, sed obscuratur et tantum in hoc aliqua inter duas uocales uelut nota est, ne ipsae coeant.
    « Cette même lettre, chaque fois qu’elle est finale et en contact avec la voyelle du mot suivant de façon à pouvoir faire syllabe avec elle, même si elle est écrite, est peu prononcée, comme dans … si bien qu’elle a presque le son d’une lettre nouvelle [= elle a une réalisation phonétique qui ne correspond à aucune autre] ; et en effet elle ne disparaît pas, mais s’obscurcit et n’est ici qu’une sorte de marque entre les deux voyelles pour éviter qu’elles n’entrent en contact. »

Il semble bien que la réalité phonétique soit difficile à saisir pour un descripteur latin : [‑m] n’a pas complètement disparu, sinon il y aurait élision (multum ille serait prononcé [multille]) ; il subsistait sans doute un coup de glotte, quelque chose comme [multu ʕille] qui empêchait le contact direct des voyelles et leur diphtongaison (ne ipsae coeant).

La chute des laryngales a, de la même façon, créé des hiatus, parfois conservés dans la métrique védique ou avestique1).

3.1. Allongements compensatoires

En latin, /s/ s’amuit devant sonore, avec allongement compensatoire de la voyelle précédente :

  • (14) *si-sd-e-ti > sīdit « il s’assied ».

Il s’agit d’une adaptation rythmique (allongement compensatoire) consécutive à la disparition d’un groupe hétérosyllabique : [sis/de/ti] > [sī/de/ti]. On est proche de ce qu’on suppose pour les ‘laryngales’. La seule condition pour qu’un allongement compensatoire puisse se produire est l’existence de voyelles longues dans la langue et d’une équivalence CVC/ = CṼ/.

Une autre solution existe : l’allongement de la consonne. Elle se rencontre en grec éolien (*n̻sme > att. ἡμέ-, éol. ἂμμε-) et en moyen-indien, pour les groupes /‑VsC-/ (asti > atthi), /‑VsC-/ (kartavya > kattabba « faciendus » ; kurvanti > kubbanti « ils font »), etc.

Que l’allongement vocalique né de la chute d’une laryngale soit la conséquence d’une modification de la coupe syllabique, on en a la preuve dans le maintien d’une voyelle brève, là où la chute d’une laryngale ne créait pas de syllabe ouverte. Ch. de Lamberterie (1996, 148), développant et précisant une idée de Lubotsky (1981), a montré que les brèves de pignus (*peHg-no- ; « racine » i.-e. *peHg- « enfoncer ») ou signum (< *seHg-no- ; racine i.-e. *seHg- « suivre à la trace » ; lat. sāgīre) prouvent que la chute d’une laryngale ne suffit pas à allonger la voyelle qui précède. Il faut aussi tenir compte de la coupe syllabique.

3.2. Voyelles d’appui

Quand un groupe de consonnes est perçu comme difficile à prononcer, la réaction du locuteur est soit de simplifier le groupe de consonnes, soit d’introduire une voyelle non phonologique qui élimine le groupe en créant une syllabe supplémentaire.

La première solution est celle qu’adopte le finnois. Dans les emprunts, les groupes de consonnes sont simplifiés à l’initiale : fin. ranska « français » (scand. fransk), fin. ranta « côte » (strand), etc. C’est aussi celle que le latin a adopté pour les mots à initiale *sn‑, comme nix, génitif niuis de *sneigwh- « neige ».

La seconde solution a deux variantes :

  • (a) la voyelle vient se placer entre deux des consonnes du groupe : on parle alors d’anaptyxe (§ 3.3.) ;
  • (b) à l’initiale, la voyelle vient se placer devant le groupe consonantique : on parle alors de voyelle prothétique (§ 3.4.).

3.3. Anaptyxe

On citera des langues comme le hongrois : kiraly « roi » (en face de serbe kralj) ou le turc : külüp « club » (emprunt au français, avec la prononciation [klüb]).

Dans les langues italiques, l’anaptyxe est fréquente pour les groupes « occlusive + [r] » : sakarater = lat. sacratur, etc. À l’intérieur même du latin, il y avait concurrence entre deux prononciations pour [‑kl‑], periclum et periculum (avec anaptyxe).

C’est le même phénomène qui a permis de maintenir, à date préhistorique, des séquences de phonèmes, comme *mn‑. Le présent manēre « rester » est un statif pour lequel on attend un degré radical zéro, soit *mn-eH- ; le latin manē‑ suppose que les locuteurs ont prononcé [m°nē‑] pour maintenir dans leur intégralité les deux consonnes du radical latin.

Le mécanisme est le même que celui de l’épenthèse, où une consonne s’intercale pour éviter les modifications phonétiques nées de la rencontre de deux consonnes. Dans lat. emptum, le radical latin em- reste identifiable alors que *emtum aurait abouti à *entum.

3.4. Voyelles prothétiques

Dans un grand nombre de langues, on rencontre des voyelles là où la reconstruction postule une laryngale. En grec et en arménien, on a des voyelles initiales, là où l’on attend une laryngale initiale devant consonne. Doit-on en déduire que les laryngales sont devenues des voyelles ?

Aucun romaniste n’énoncerait une loi phonétique disant « devant occlusive, latin [s‑] devient [e‑] en français (spatha > épée, etc.) ». Les données du latin tardif et des autres langues romanes permettent de reconstruire une évolution en deux temps :

  •  en roman, apparition d’une voyelle prothétique, devant « s + occlusive » : ispatha, etc.
  •  en français médiéval, chute de s devant occlusive : espée > épée.

Pour l’i.-e., où les étapes intermédiaires sont mal connues, la tentation est grande d’aller à l’économie en établissant une relation directe du phonème i.-e. à la voyelle prothétique, et de parler de vocalisation des laryngales. Mais une telle expression est trompeuse, car une consonne ne se vocalise pas. Pour devenir centre de syllabe, elle doit être associée à un élément vocalique non phonologique. C’est ce qui se passe pour les vibrantes et les liquides dites « voyelle », [r̥] et [l̥]. Phonétiquement, elles se réalisent comme une consonne précédée et/ou suivie d’une voyelle ultra-brève : [°r], [r°] ou [°r°].

On remarquera, en français, que la chute de [s] devant consonne est sans incidence sur la voyelle qui est devenue un phonème à part entière. C’est la grammaire historique qui permet d’affirmer que, dans fr. époux, épine, étable, échelle, etc., é- ne provient pas d’un phonème latin, mais d’une voyelle d’appui rendue nécessaire par les difficultés que rencontraient certains locuteurs à prononcer des groupes fr. sp‑, st‑ ou sc‑ à l’initiale de mot.

On sait que dans la péninsule ibérique, cette voyelle s’est conservée jusqu’à nos jours (esp. estación, escuela, especie, etc.), alors qu’en Italie la réaction puriste l’a emporté, atteignant même des formes où la voyelle i‑ était un phonème latin (it. strumento, etc.).

On a là un modèle pour rendre comptre des voyelles prothétiques du grec, si elles sont bien liées à la présence d’un groupe initial « *H + consonne », groupe jugé difficile à prononcer à un moment de la préhistoire du grec, comme le seront sp‑, st‑, sc‑ dans la Romania, aux premiers siècles de l’ère chrétienne.

Alors que le latin a un timbre unique [i] pour la voyelle prothétique, le grec a trois timbres [a], [e], [o], ce qui plaide pour l’existence de trois (familles de) phonèmes amuïs.

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1) Pour le gathique : MONNA (1978) , 97-103 ; KELLENS (1986). Pour le védique : GIPPERT (1997).