Phonétique, phonologie et linguistique

historique du latin

Alain CHRISTOL (Université de Rouen)



2. Phonèmes amuïs et traces phonétiques

La voie de la phonologie se fonde sur les descendants connus des phonèmes indo-européens à reconstruire. Pour ceux qui sont sans descendance, aucune relation d’équivalence ne peut être établie et le phonème, en tant que tel, reste inaccessible.

Si un phonème a disparu dans tous les descendants de la proto-langue, comme lat. /h/ (à date très ancienne probablement pré-littéraire lorsqu’il était encore un phonème en latin) dans les langues romanes, la comparaison est impuissante, car elle ne peut atteindre que les parties vivantes de la proto-langue, celles qui ont un potentiel de survie pour les siècles suivants.

Mais il arrive souvent, quand un phonème est menacé, que la langue réagisse en transférant les traits pertinents sur son environnement ; la conséquence en est une anomalie phonétique qui perturbe les règles d’équivalence. On dispose alors de traits pertinents, appartenant à des phonèmes disparus, mais on ne peut connaître immédiatement ni le nombre, ni la nature phonétique des phonèmes pour lesquels ces traits étaient pertinents.

2.1. Transfert des traits pertinents sur une voyelle

En latin, dans les séquences CewE ou CweV, [e] s’est arrondi en [o] au contact de [w], avant les premiers textes :

  • (3) i.-e. *newos (attesté dans hitt. newa, gr. νέƑος) > lat. nou̯us « neuf ».

Ensuite, dans la séquence [wo], [w] a été absorbé par la voyelle. Le responsable du changement de timbre a disparu et un allophone est devenu phonème :

  • (4) *dwenos « bon » (dans une inscription dite « du vase de Duenos » : DVENOS, environ -500 av. JC) > duonos (DVONORO = bonōrum, dans l’inscription de l’Epitaphe des Scipions) > bonus ([dw] > [b]).

A cet exemple, où l’évolution est documentée à l’intérieur du latin, viennent s’ajouter les formes pour lesquelles la comparaison postule la même évolution, *we > o :

  • (5) *swesor (sk. svasar-) > *swosor > lat. soror « sœur » ;
  • (6) *swedh- (pour la « racine » i.-e. *swedh-, cf. gr. ἔθος) > *swodē- > lat. solē-re « avoir l’habitude » ([d] intervocalique > *[ð] spirante dentale sonore, notée L en latin de Rome)1).

Au terme de ce processus, les deux phonèmes hérités se sont fondus en un phonème unique qui a emprunté des traits à chacun des deux, vocalique comme *e, labial (arrondi) comme *w.

Autre exemple : en grec, un groupe [ry] est devenu [ir]. Ce qui ressemble à une métathèse s’explique probablement par un processus plus complexe. L’étape intermédiaire a été une vibrante palatale [ŕ]2). Devant ce /ŕ/, une voyelle /a/ est modifiée : en fin d’émission, elle se rapproche de l’articulation palatale, soit [ai]. Quand l’opposition /ŕ/ ~ /r/ est neutralisée, la partie palatale de la voyelle acquiert le statut de phonème :

  • (7) *kharye- > *khaŕe- > *khaiŕe- > *khaire- « se réjouir » (radical grec χαρ-, présent χαίρ-ω, aoriste ἐχάρ-ην).

Le serbe, qui a perdu la corrélation de palatalisation (appelée mouillure) pour la vibrante [r], conserve deux types de neutres, more « mer » et pero « plume », où la voyelle [e] était la variante combinatoire de [o] (i.‑e. *‑os) après consonne palatale (tchèque mořepero).

Il faut dire un mot de la loi de Lachmann. La perte de sonorité d’une occlusive sonore devant la sourde des suffixes *‑to- et *‑tu- entraîne l’allongement de la voyelle radicale :

  • (8) ăg‑ + ‑tum > āctum (Leumann 1977, 114 ; Meiser 2006, 227).

Cet allongement maintient l’opposition entre racines à occlusive finale sourde (voyelle brève) et racines à occlusives sonores finales (voyelle allongée).

Dans la réalité, cette distinction a été contrecarrée par le désir d’éviter les formes homonymes, si bien qu’on a fĭssus « fendu » (< *fid-to‑ ; findō « fendre », i.-e. *bhi-n-d-) en face de fīsus (< *fid-to‑ ; fīdō « avoir confiance », i.-e. *bheidh‑)3).

Ce désordre apparent a conduit à proposer une autre explication, fondée sur la distinction entre *d (= [’d]) et *dh (= [th]), ce qui ferait remonter les fondements de la loi de Lachmann à la période indo-européenne.

Une telle évolution semble en contradiction avec la tendance à éliminer les longues en syllabe fermée. Peut-être faut-il admettre que la coupe syllabique était ā.ctum, à un moment de l’histoire du latin ?

2.2. Transfert des traits pertinents sur une consonne

L’articulation d’une consonne peut être modifiée par l’environnement phonétique. Il se crée alors un allophone. C’est le cas, en français, pour /k/ qui n’a pas la même réalisation phonétique devant /i/ et devant /a/.

Mais si la voyelle responsable de cette modification phonétique vient à disparaître, l’allophone devient un phonème indépendant.

Dans les langues slaves, quand un i s’amuït, l’allophone palatal d’une occlusive ou d’une affriquée devient un phonème nouveau, qui se caractérise par le trait /+ palatal/ ; c’est ce que la tradition slave appelle mouillure.

Une syllabe /ti/, réalisée comme [t´i], se réduit à [t´] après la chute de i. Apparaissent alors des paires minimales [t] ~ [t´], qui prouvent la statut de phonème acquis par /t´/ et la scission d’un phonème unique hérité /t/ en deux phonèmes /t/ et /t´/ :

  • (9) brat « frère » ~ brat´ « prendre » ;
    med « miel » ~ med´ « cuivre », etc.

Selon les grammairiens indiens, une sourde se réalise comme aspirée devant une sifflante (Hiersche 1964, 76-78). Cela valait aussi, selon toute vraisemblance, pour les occlusives sourdes après sifflante, à en juger par le traitement moyen-indien : /s + sourde/ donne, après la chute de /s/, une aspirée sourde, par phonologisation de l’allophone, soit st [sth] > th [th], sp [sph] > ph [ph] et sk [skh] > kh [kh] :

  • (10) sk. stabdha > pali thaddha « solide, ferme » ;
  • (11) sk. sparśa > pali phassa « contact, toucher » ;
  • (12) sk. skandha > pali khanda « masse, composant ».

Là encore, un allophone devient phonème. On est devant un paradoxe : le phonème disparu n’est pas accessible par la voie de la phonologie, faute d’une relation d’équivalence qui en garantisse l’existence. Ce sont les données phonétiques qui sont premières, c’est-à-dire le différentiel entre le traitement attendu et le traitement observé.

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1) Il est difficile de savoir si L est une notation approximative pour un son inconnu du latin de Rome ou s’il y a eu labdacisme, c’est-à-dire passage de [ð] à une latérale, [l] ou [ł], dans le dialecte source.
2) En mycénien, ra2 pourrait noter une telle vibrante, car ce signe semble employé, comme variante optionnelle, pour noter le résultat d’anciens groupes [rs] ou [ry].
3) Le choix entre brève et longue peut être lié à la structure de l’infectum, si la répartition n’est pas trop ancienne.