Phonétique, phonologie et linguistique

historique du latin

Alain CHRISTOL (Université de Rouen)



1. Les deux voies de la reconstruction

Une proto-langue est accessible par deux voies complémentaires, mais radicalement différentes dans leur méthode et leur finalité, celle de la phonologie et celle de la phonétique1).

1.1. La voie de la phonologie

La première voie, partant des paires minimales, donne accès à une grille phonologique ; cette grille ne contient que des êtres théoriques, sans contenu phonétique. Il faut avoir toujours à l’esprit que l’emploi de notations comme *dh / *dh ou *t est pratique, mais trompeur.

Ces symboles représentent des proto-phonèmes, en fait des relations d’équivalence entre les phonèmes des langues réelles ; ils sont définis par leurs descendants. Pour *dh et *t, les relations peuvent s’écrire :

  • (1) *dh représente la relation d’équivalence : lat. f- (-b-/-d-) = gr. θ = sk. dh = slave d, etc. …
  • (2) *t représente la relation d’équivalence : lat. t = gr. τ = sk. t = slave t, etc. …

Tout historien des langues a pu constater que le maintien d’une opposition phonologique n’impliquait pas nécessairement la conservation des réalisations phonétiques.

En latin, la corrélation de labialisation existe pour les vélaires, d’où l’existence de deux phonèmes :

  • QV (notation graphique2)) note /kw/ (notation phonologique)
  • et C (notation graphique) note /k/ (notation phonologique).

L’opposition se maintient en français, mais sous la forme /k/ ~ /s/ devant e, i (lat. qui ~ lat. cinerem d’où sont issus fr. qui [ki] ~ fr. cendre [sã-]), et sous la forme /k/ ~ /š/ devant a (lat. qualis ~ calor d’où fr. quel [kęl] ~ chaleur [šal-]). Devant une voyelle d’arrière, on a neutralisation, processus largement entamé en latin classique (colo pour *quolo ; quoi > cui ; graphie ECVS pour equus ; etc.).

1.2. La voie de la phonétique

Une fois établie la grille phonologique, la question se pose inévitablement de la réalisation phonétique de chacun des phonèmes reconstruits. Pour répondre à cette question, il faut emprunter une autre voie : la construction d’un modèle historique qui rende compte à la fois de la réalisation individuelle dans chaque langue connue et des modifications subies par l’environnement.

Pour passer d’êtres algébriques à leur réalisation phonétique, en l’absence de tout accès direct à la proto-langue, le linguiste ne peut s’appuyer que sur des vraisemblances typologiques et sur un calcul de probabilité. Pour les phonèmes choisis plus haut, on peut supposer, avec une très forte probabilité, que *dh et *t étaient des dentales ; *dh se définissait peut-être par le trait [+ aspiré], mais la théorie des glottalisées hésite à faire de l’aspiration un trait pertinent.

Les recherches dans le cadre de la théorie dite des glottalisées3) ne remettent pas en cause la grille phonologie.

Là où on avait des sourdes ([t]), des sonores ([d]) et des aspirées ([dh]), on aurait des sourdes, éventuellement aspirées ([t(h)]), des glottalisées ([tʔ]) et des sonores, éventuellement aspirées ([d(h)]).

Comme elles portent sur les réalisations phonétiques, ces théories doivent être évaluées par un calcul de probabilité, en tenant compte de la vraisemblance typologique.

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1) Une des difficultés, dans une telle enquête, est l’ambiguïté du mot anglais phonology, qui recouvre les deux notions de phonétique et de phonologie.
2) Dans cet article, les lettres en majuscules notent les graphies. Celles-ci sont aussi notées dans ce site du DHELL de la manière suivante : <g>, <f>, etc.
3) Les pionniers furent GAMKRELIDZE et IVANOV (1984 pour l’édition russe ; 1995 pour la traduction anglaise). La grille phonétique qu’ils reconstruisent s’inspire de celles des langues caucasiques, en particulier par l’introduction du trait de glottalisation, inconnu des langues européennes.