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Les présents déverbatifs en -ā- du latin

M. de Vaan



I. Les fréquentatifs en -tāre et -sāre

Traditionnellement, on explique les fréquentatifs comme des dérivés du participe parfait en -tus ou -sus, ce qui est vrai au moins sur le plan synchronique. Néanmoins, cette hypothèse n’explique pas le sens fréquentatif, qu’on a du mal à comprendre comme résultant directement d’une telle dérivation. Je préfère la position proposée par Alan Nussbaum lors d’une conférence de 2007. Partant des verbes itératifs en -(s)sāre tels grassārī, quassāre et pēnsāre, qui sont d’habitude considérés comme dérivés du participe parfait (*grassus, quassus, pēnsus), il prend le problème à l’envers : les présents en -(s)sāre seraient des formations plus anciennes en *-s-ā-, et l’identité ultérieure du thème avec les participes en -ss- issus de *-d/t-to- (cf. *gradto- > *grasso-) aurait servi de point de départ au processus de dérivation du fréquentatif à partir du participe parfait (d’où captāre, iactāre, gestāre).
Les témoins principaux en faveur du caractère originel du type *-s-ā-, d’après Nussbaum, sont les présents isolés, sans participe parfait qui puisse leur servir de modèle. Par exemple, taxāre « estimer » de tangō n’est pas remplacé par *tactāre, qui serait la forme attendue en vertu du processus productif. Peuvent aussi être des vestiges du type en -s-ā- axāre « dénommer » (de aiiō), cassāre « chanceler » (de cadō), fraxāre « monter la garde » (s’il vient de frequēns), rapsāre « se hâter » (de rapiō), rixārī « lutter » (rixa « lutte »), et vexāre « agiter » (de vehō). On peut reconstruire des thèmes de présent proto-italiques du type *kad-s-, *rap-s-, *tag-s-, *veχ-s-, etc. En effet, quelques-uns de ces présents se sont conservés comme futurs sigmatiques en latin archaïque, tels surrepsit et taxīs. Quand le présent en *-s- s’est perdu en latin, les fréquentatifs en *-sā- se sont dissociés de leur thème originel (comme vexāre, qui est sans rapport transparent avec vehere) et ont été réinterprétés comme des présents en ā tout court.
La valeur répétitive et/ou atélique, c’est-à-dire sans but naturel du mouvement, des présents en ā peut être clairement discernée dans les vestiges en -sā- : cassāre, errāre, fraxāre, grassārī, quassāre, pensāre, rapsāre, rixāri, taxāre, versārī, vexāre (axāre est attesté sans contexte). Comme beaucoup de mouvements atéliques sont répétitifs, comme ceux qui signifient « chanceler », « errer », « secouer », « tourner », « agiter », on comprend pourquoi -sāre et ensuite -tāre sont devenus les types productifs pour former des verbes itératifs et fréquentatifs.
Le suffixe *-s- donnait au thème une valeur conative (traditionnellement appelée désidérative), ce qui implique que l’élément *-ā- contribuait à l’aspect atélique de la signification. Cette valeur sémantique, je l’ai déjà dit, était également présente dans les autres types déverbatifs en ā, et peut-être (mais c’est plus spéculatif, et j’y reviendrai à la fin de mon exposé) dans le subjonctif en -ā-. En un mot, les fréquentatifs en *-sā- doivent être vus, historiquement, comme un sous-type accidentel des présents déverbatifs à suffixe *-āye- du proto-italique. Les itératifs productifs en -tāre, à leur tour, seraient – dans cette analyse – un type secondaire, dû à l’extension de la règle « le participe forme la base de l’itératif », qui aurait commencé dans les thèmes en -s-.

J’ajoute que, outre les thèmes traités par Nussbaum, le même suffixe *-s-āye-, ou plutôt sa variante vocalique *-es-āye-, peut être reconnu dans trois verbes latins en -erāre.
Recuperāre peut continuer *kap-es-ā- « tenter de saisir », avec le même thème proto-italique *kap-es- qu’on trouve dans capessere. On pourrait interpréter recuperāre comme le pendant atélique de recipere, de sens télique.
Moins fréquent est lamberāre « vaincre », dans Plaute, Pseudolus 743 : meo me ludo lamberas ; et Paulus ex Festo (P.F.) : lamberat « scindit, laniat ». Le thème peut continuer *lamb-es-ā- « tenter de lécher » de lambere « lécher ». Pour le passage sémantique de « lécher » à « vaincre », on peut comparer l’anglais lick « lécher : vaincre ».
Enfin, tolerāre est difficilement dénominatif, puisque le latin n’a pas de nom *telos-. Le sens atélique rend possible une reconstruction *tel-es-ā- « tenter de porter », d’où « supporter ».

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