Composés nominaux

Analyse synchronique des composés nominaux

Renato ONIGA



IV. Les Grammairiens générativistes

Nous pouvons à présent en arriver à la conclusion, c’est-à-dire à la typologie que j’ai moi-même proposée dans ma monographie de 1988, et que j’ai réélaborée dans une série de contributions successives.

Le cadre théorique de référence est celui de la morphologie générative, telle qu’elle s’est développée à partir des années 1980, et telle qu’elle est résumée dans les manuels récents de Mark Aronoff, Gert Booij et de Sergio Scalise.

Comme l’affirme Aronoff dans le titre de son volume, Morphology by itself, la morphologie n’est plus considérée comme un simple appendice de la composante syntactico-transformationnelle, mais elle se voit attribuer une structure par elle-même, en mesure d’exprimer « régularité » et créativité.

La nouveauté consiste en l’élaboration formelle du concept de « règle de formation de mot ». L’intuition – déjà présente chez Varron – réside dans l’idée que lorsqu’un locuteur crée un mot nouveau, il doit suivre des règles grammaticales partagées avec ses allocutaires ou interlocuteurs dans le système synchronique de la langue.

Dans le cas contraire, les auditeurs ne seraient même pas capables de comprendre le sens du mot nouveau.

Dans la morphologie générative, on suppose que le locuteur/auditeur ait intériorisé d’une part un « dictionnaire » formé de mots « simples » et d’autre part un ensemble de règles, comme nous l’indiquons au point (20) :

  • (20) Morphologie
    I. Dictionnaire (mots simples)
    II. Règles de formation des mots:
    a. règles de dérivation ;
    b. règles de composition ;
    c. règles de flexion.

Quand un mot complexe est formé, on part évidemment d’un mot simple et on applique des règles, en suivant un ordre hiérarchique qui se reflète dans la structure linéaire du mot complexe. Ainsi, pour reprendre l’exemple cité par Priscien en (12), la structure du mot complexe magnanimitas doit-elle être nécessairement celle qui est indiquée en (21a) et non celle qui est indiquée en (21b) :

  • (21) a. [ [magno + animo] + itas ]
    b. [ magno + [animo + itas] ]

Cela veut dire que, dans ce cas, la règle de composition doit être appliquée avant la règle de dérivation. Permettez-moi de répéter à la lettre la démonstration de Priscien ( GLK II 177, 27 - 178, 3) en (12) :

Si enim dicam magnanimitas compositum est a magno et animitate (21b), nihil dico, animitas enim per se non dicitur. Necesse est ergo dicere quod magnanimus quidem compositum est a magno et animo, quae sunt intellegenda per se, a magnanimo autem deriuatum est magnanimitas (21a).

Bien évidemment il y a un problème longtemps débattu dans la linguistique contemporaine, et non seulement dans la linguistique générative. Quelle est exactement la forme des mots simples qui composent le dictionnaire? Sont-ils des mots fléchis, des thèmes flexionnels, des morphèmes lexicaux ou bien des racines sémantiques?

C’est un problème complexe qui peut avoir plusieurs réponses, suivant les différentes prémices théoriques.

Ma proposition est que les mots simples sont à identifier aux « thèmes flexionnels ». Par « thème flexionnel », j’entends le radical, formé de la racine (morphème radical) qui véhicule la sémantique du mot, et d’un deuxième morphème, auquel on donne communément le nom de voyelle thématique, et qui peut être aussi un morphème zéro. Le point fondamental est que l’union de ces deux morphèmes porte en elle un certain nombre d’informations grammaticales, dont la catégorie lexicale (nom, adjectif, verbe), le genre (masculin, féminin, neutre ; transitif, intransitif) et la typologie flexionnelle.

Au point (22), je cite des exemples pour le latin, le grec et le sanskrit :

Latin

Racine Voyelle thématique Notes
ros- -ā- nom, féminin, Ière déclinaison
domin --ŏ -nom, masculin, IIe déclinaison
reg -Ønom, masculin, IIIe déclinaison
pupp --ĭ-nom, féminin, IIIe déclinaison
man --ŭ-nom, féminin, IVe déclinaison
di --ē-nom, féminin, Ve déclinaison
am- -ā-verbe, transitif, Ière conjugaison
leg- -ĕ-verbe, transitif, IIIe conjugaison
fer- Øverbe, transitif, conjugaison athématique

Grec

Racine Voyelle thématique Notes
σιγ--ᾱ-nom, féminin, Ière déclinaison
λυκ--ο-nom, masculin, IIe déclinaison
φλογ-Ønom, masculin, IIIe déclinaison
πολ--ι-nom, féminin, IIIe déclinaison

Sanskrit

Racine Voyelle thématique Notes
dev- -ă-nom, masculin
sen --ā-nom, féminin
agn --ĭ-nom, masculin
dhen --ŭ-nom, féminin
vadh --ū-nom, féminin
nāman-Ønom, neutre

Naturellement, la théorie linguistique doit avoir un caractère universel, c’est-à-dire qu’elle doit être applicable à toutes les langues. Si nous admettons que la présence de la voyelle thématique est optionnelle, il n’y a pas de problème à appliquer cette analyse aux langues modernes, qui ont plus ou moins conservé l’emploi de la voyelle thématique. Par exemple, en italien, la voyelle thématique est observable dans les noms (it. rosa, lupo) et dans les verbes (it. parlare, vedere, finire), alors qu’en français on ne l’observe que dans les verbes (fr. parler, finir), tandis qu’en anglais on ne l’observe jamais : c’est-à-dire que le thème s’identifie avec le mot, qui est généralement dépourvu de flexion.

Une fois éclaircie la forme thématique des mots simples, nous pouvons définir la forme plus abstraite d’une règle de composition comme l’union de deux thèmes dans un nouveau thème plus complexe, qui contient une frontière interne. La règle peut être exprimée de façon formelle comme au point (23):

  • (23) [a]X, [b]Y→ [ [a]X₵ [b]Y ]Z

où [a] et [b] sont les thèmes des deux membres du composé ; X, Y, Z sont les catégories lexicales respectivement des membres isolés et du composé ; le symbole ₵ indique la frontière interne.

Cette représentation au moyen de parenthèses « étiquetées » et organisées hiérarchiquement nous permet de définir de façon immédiate et visuelle la structure interne d’un composé.

Dans un examen superficiel (niveau des parenthèses extérieures), le thème du composé semble similaire à celui d’un autre mot quelconque [c]z. Il est probable en effet que les composés les plus usuels ne soient pas distingués des mots simples. Mais une simple réflexion (niveau des parenthèses internes) permet de constater que le composé révèle, comme en transparence, la présence de deux thèmes [a]x et [b]y, qui sont inclus dans un seul mot.

La présence d’une frontière à l’intérieur d’un mot composé nous permet, en outre, d’expliquer pourquoi la composition peut se présenter sous une forme plus ou moins étroite, c’est-à-dire qu’on peut distinguer:

  • (24) a. des composés proprement dits, dans lesquels la frontière est réalisée par une frontière de morphème (+). C’est le cas d’agri +cola ;
    b. juxtaposés, c’est-à-dire des groupes de mots qui indiquent un concept unique, dans lesquels on identifie une frontière de mot (#).

C’est le cas de res # publica.

Le terme juxtaposition fut inventé par Arsène Darmesteter en 1874, mais cette distinction était déjà apparu – bien que rarement – dans la grammaire ancienne. Au IIe siècle après J.-C. Apollonios Dyscole (Synt. p. 462 Uhlig) faisait déjà la distinction entre σύνθεσις et παράθεσις, tandis qu’au IVe siècle un commentateur de Virgile, Servius (ad Aen. 4, 8) observait qu’une forme comme male sana ne pouvait être définie comme un composé puisqu’elle ne présentait pas les modifications phonologiques exprimées par la grammaire traditionnelle à l’aide du terme corruptus:

  • (25) Serv. auct. ad Aen. 4, 8 : male sana […]nec esse compositum verbum, quia composita unum plerumque corrumpant necesse est, ut malesuada.

La représentation formelle que nous avons introduite au point (23) nous permet d’élaborer une typologie des mots composés, en essayant de rendre compte des critères principaux de classification, qui peuvent se résumer dans les quatre points suivants :

(26) • catégorie lexicale du premier et du deuxième membres ; • rapport syntaxique entre les deux membres ; • présence éventuelle de suffixes ; • valeur sémantique de l’ensemble du composé.

La classification générale que nous proposons pour les composés proprement dits (c’est-à-dire en excluant les juxtaposés, qui forment une classe à part) tâche d’être la plus simple possible, dans le but de ne mettre en relief que les formations les plus productives dans la littérature latine :

(27) Typologie générale des composés

A. Composés ayant un deuxième membre déverbal

1. Nomina agentis: [ [b] + [ [a]V+ (Suf)]A ]A ex.: arti-fex,magni-fic-us

“sujet du verbe a qui se réfère à l’argument b

2. Nomina actionis: [ [b] + [ [a]V+ io]N ]N ex.: armi-lustr-ium

“action du verbe a qui se réfère à l’argument b

B. Composés ayant un deuxième membre nominal

3. Abstraits: [ [b] + [ [a]N+ io]N]Nex.: aequi-nocti-um

“nom abstrait caractérisé par a spécifié par b

4. Bahuvrīhi: [ [b] + [ [a]N+ (Suf)]A]Aex.: albi-capill-us, tauri-form-is

“qui possède a spécifié par b

5. Déterminatifs: [ [b] + [a]N]Nex.: capri-fīcus

a spécifié par b

Comme on peut le remarquer, la caractéristique fondamentale des composés nominaux latins est que, dans tous les types de 1 à 4, le deuxième membre est constitué d’un dérivé. Seul le type 5 contient deux thèmes de mots non dérivés. De plus, il s’agit d’un type beaucoup moins productif que les précédents.

En outre, parmi tous les types de dérivés, la fréquence la plus haute est celle des composés formés avec un deuxième membre dérivé déverbal, plus précisément le type 1 des composés “synthétiques”, dont le premier membre assume la fonction d’objet direct si le verbe est transitif (par exemple, agri-cola), ou bien d’adverbe modal si le verbe est intransitif (par ex. Nocti-lūca).

Nous observons en outre que nous avons interprété les composés bahuvrīhi comme étant formés avec un deuxième membre dérivé dénominal, parce que la dérivation est l’instrument morphologique le plus apte à exprimer le changement de catégorie lexicale de nom à adjectif, et l’introduction de la valeur sémantique “possessif”, qui sont les caractéristiques fondamentales de ce type de composés.

Observons enfin que les composés latins ont tendance à être à tête finale, c’est-à-dire que l’élément dominant, du point de vue sémantique est syntaxique, que nous avons appelé a, est toujours le deuxième membre ; au contraire, le premier membre, que nous avons appelé b, apparaît toujours en position subordonnée. Cette caractéristique semble être en relation avec le paramètre syntaxique du latin archaïque, qui est sans aucun doute à tête finale. La morphologie tend à être très conservatrice, et elle maintient la tête finale même lorsque le paramètre commence à changer en syntaxe.

Je conclus ce bref panorama en faisant référence à un phénomène qui ne concerne pas la langue, mais le style, et qui, cependant, joue un rôle essentiel dans le concept de “composé possible” en latin. L’analyse statistique démontre, en effet, que, à l’exception de quelques formes répandues dans tous les secteurs du lexique, les différents types de composés définis ci-dessus se concentrent dans certains niveaux stylistiques : pour qu’un composé puisse être attesté, un contexte stylistique approprié est nécessaire. La valeur du composé résulte donc de la connotation d’un genre littéraire particulier. Il faudra donc distinguer des composés essentiellement poétiques, prosaïques et neutres.

En ce qui concerne les composés ayant un deuxième membre déverbal, en poésie les formes les plus récurrentes sont les noms d’agent (type 1), notamment les adjectifs à suffixe –o/u-, -a- et à suffixe participial –nt-. En revanche, les noms d’agent ayant un suffixe zéro et les noms d’action (type 2) sont préférés dans la prose technique, dans la langue des institutions et des métiers.

De même, parmi les composés ayant un deuxième membre nominal, les différences sont significatives : le type des abstraits (3) est surtout prosaïque, tandis que les composés de type bahuvrīhi (type 4) sont en majorité poétiques. En revanche, les composés déterminatifs (5) sont très rares et ont une légère préférence pour les textes en prose.

En ce qui concerne les perspectives de recherche pour le futur, je pense qu’une extension ultérieure du corpus des données relatives à l’emploi des composés dans les différents genres littéraires et aux différentes époques de la littérature latine est une tâche nécessaire. Les thèses comme celle que Magalie Diguet a défendue hier1) se dirigent, précisément, dans cette direction et doivent absolument être saluées de manière favorable.



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1) Vendredi 24 janvier 2014, à Paris IV : « La création lexicale par composition nominale dans la poésie de l’époque cicéronienne à l’époque flavienne ».