Composés nominaux

Analyse synchronique des composés nominaux

Renato ONIGA



III. Les Grammairiens indiens

Un changement important n’eut lieu qu’à la fin du XVIIIe siècle, le point de départ étant la «découverte» de la vieille langue de l’Inde, le sanskrit, par les érudits occidentaux. On peut affirmer avec raison que la naissance de la linguistique moderne est associée à l’étude des langues anciennes de l’Extrême-Orient indo-européen ; la définition même de ce qu’on entend par « indo-européen » ne serait pas compréhensible sans cet apport.

Mais je voudrais observer que la découverte du sanskrit eut un double effet sur l’histoire de la linguistique :

  • (15) a. La comparaison historique du sanskrit avec les langues indo-européennes fut la première étape dans le développement systématique de la linguistique diachronique.
    b. La connaissance des oeuvres des grammairiens indiens renouvela complètement la tradition de l’analyse linguistique synchronique.

En ce qui concerne la composition nomiale, le traité sur de la grammaire sanskrite attribué à Pāṇini joue un rôle fondamental. Il fut écrit probablement autour du IVe siècle avant J.-C., et c’est un chef-d’oeuvre de synthèse, qui frappe le lecteur même aujourd’hui par son originalité et la rigueur de l’analyse linguistique.

La grande nouveauté qui apparaît à nos yeux est que, pour la première fois dans l’histoire de la linguistique, la classification des composés n’est plus basée seulement sur des critères de morphologie flexionnelle, comme dans la grammaire grecque et latine, mais sur des critères sémantiques et surtout syntaxiques.

Plus précisément, la distinction principale se situe entre le rapport de coordination et le rapport de détermination.

  • (16) a. Composés par coordination : le seul type dvandva.
    b. Composés par subordination : tous les autres (avyayībhāva, tatpuruṣa et ses sous-types, bahuvrīhi)

Dans les composés par coordination, les deux membres sont simplement unis l’un à l’autre, comme s’il existait entre les deux une conjonction coordonnante (c’est pour cette raison qu’on parle de « composés copulatifs »).

En revanche, dans les composés par détermination, les deux membres ne se trouvent pas sur le même plan, mais sont subordonnés l’un à l’autre. Plus précisément, il existe un membre qui est dit upasarjana, c’est-à-dire « élément accessoire » ou « déterminant », qui s’ajoute au pradhāna (littéralement « prédominant »), c’est-à-dire l’élément « déterminé ».

Une deuxième distinction, toujours fondée sur des rapports syntaxiques et sémantiques entre les membres d’un composé, est pour Pāṇini celle entre le bahuvrīhi et tous les autres genres de composés nominaux :

  • (17) Dans un bahuvrīhi « tous les membres sont upasarjana », c’est-à-dire des éléments accessoires, parce que les deux membres se situent dans un rapport de détermination avec quelque chose qui est extérieur au composé.

L’identification des caractéristiques spécifiques du composé de type bahuvrīhi est l’un des mérites principaux de la grammaire de Pāṇini, si bien que le terme sanskrit est employé encore aujourd’hui pour indiquer ce type de composé, qui fut ensuite également appelé par les linguistes exocentrique, possessif ou attributif.

L’influence exercée par la classification sanskrite dans le renouvellement des études apparaît nettement. La première monographie dédiée à la composition nominale latine pendant le XIXe siècle est Die Lehre von der lateinischen Wortbildung (1836), du philologue allemand Johann Düntzer.

Elle est dédiée à Wilhelm August von Schlegel, salué comme « Begründer des Studiums des Sanskrits im deutschen Vaterlande ». Mais surtout, la classification des composés nominaux selon six classes reflète la pleine réception de l’ouvrage de Pāṇini :

  • (18) J. Düntzer, Die Lehre von der lateinischen Wortbildung (1836) :
    1. Kopulativa ;
    2. Kollektiva ;
    3. Determinativa ;
    4. Präpositionskomposita ;
    5. Abhängigkeitskomposita ;
    6. Possessivkomposita.

La réflexion développée dans le traité Die lateinischen Composita de Johann Lissner (1855) reflète la même source. Contrairement à l’auteur précédent, il reprend même la terminologie sanskrite pour définir les six classes dans lesquelles il distribue les composés nominaux latins :

  • (19) Johann Lissner, Die lateinischen Composita (1855)
    1. Determinative Komposita (karmadhāraya);
    2. Attributive Komposita (bahuvrīhi) [= Possessivkomposita di Düntzer] ;
    3. Abhängigkeits- oder objective Komposita (tatpuruṣa);
    4. Copulative Komposita (dvandva) ;
    5. Collectivkomposita (dvigu) ;
    6. Adverbiale Komposita (avyayībhāva) [= Präpositionskomposita de Düntzer].

Bien évidemment, ce serait trop long de dresser ici une liste détaillée des innombrables études qui se sont multipliées à partir de la deuxième moitié du XIXe siècle. En se fondant toujours sur une typologie fondamentalement paninienne, elles ont essayé d’élaborer de nouvelles théories diachroniques, et ont multiplié les sous-catégories des composés, dans le but d’atteindre une capacité descriptive plus détaillée de la phénoménologie observable, mais sans élaborer de nouveaux principes explicatifs de type synchronique.



Revenir au § II. ou Retour au plan ou Aller au § IV.