Composés nominaux

Analyse synchronique des composés nominaux

Renato ONIGA



I. Les Grammairiens grecs

Le manuel canonique de la grammaire grecque est la Τέχνη Γραμματική de Denys le Thrace. Au-delà des problématiques concernant son authenticité et les stratifications chronologiques de ses différentes rédactions (qui semblent remonter au IIe siècle avant J.-C. pour aller juqu’à l’Antiquité tardive), il est légitime d’employer pour notre discussion le manuel de Denys le Thrace comme une synthèse de la tradition grammaticale grecque.

En ce qui concerne la composition nominale, la théorie de Denys est développée dans la section περὶ ὀνόματος (cfr. GG, vol.1, pp. 29-30):

  • (1) σχήματα δὲ ὀνομάτων ἐστὶ τρία· ἁπλοῦν, σύνθετον, παρασύνθετον· ἁπλοῦνμὲν οἷον Μέμνων, σύνθετον δὲ οἷον Ἀγαμέμνων, παρασύνθετον δὲ οἷον Ἀγαμεμνονίδης † Φιλιππίδης. – τῶν δὲ συνθέτων διαφοραί εἰσι τέσσαρες. ἃ μὲν γὰρ αὐτῶν † εἰσιν ἐκ δύο τελείων, ὡς Χειρίσοφος, ἃ δὲ ἐκ δύο ἀπολειπόντων, ὡς Σοφοκλῆς, ἃ δὲ ἐξ ἀπολείποντος καὶ τελείου, ὡς Φιλόδημος, ἃ δὲ ἐκ τελείου καὶ ἀπολείποντος, ὡς Περικλῆς.
    «Les figures des noms sont au nombre de trois : simple, composée, dérivée de composée ; simple comme Μέμνων, composée comme Ἀγαμέμνων, et dérivée de composée comme Ἀγαμεμνονίδης, Φιλιππίδης. – En outre, les variétés des composés sont au nombre de quatre. Certains sont formés de deux mots complets, comme Χειρίσοφος. D’autres de deux mots incomplets, comme Σοφοκλῆς. D’autres encore d’un mot incomplet et d’un mot complet, comme Φιλόδημος. D’autres, enfin, d’un mot complet et d’un mot incomplet comme Περικλῆς».

Ce paragraphe peut être clairement divisé en deux sections. Dans la première (de la première ligne à la troisième), est fournie la classification des σχήματα ὀνομάτων, “la forme des mots ”, selon trois catégories :

  • (2) a. ἁπλοῦν [scil. ὄνομα] dénote le mot simple : Μέμνων ;
    b. σύνθετον dénote le mot composé : Ἀγα-μέμνων ;
    c. παρασύνθετον dénote le dérivé d’un mot composé : [Ἀγα-μεμνον]-ίδης.

Dans la deuxième partie (de la troisième ligne à la sixième), l’attention se déplace sur les quatre διαφοραί “typologies” des composés nominaux. Chacune d’elles est définie par les caractéristiques des membres du mot composé :

  • (3) a. ἐκ δύο τελείων “de deux formes complètes ”;
    b. ἐκ δύο ἀπολειπόντων “de deux formes incomplètes ”;
    c. ἐξ ἀπολείποντος καὶ τελείου “d’une forme incomplète et d’une forme complète”;
    d. ἐκ τελείου καὶ ἀπολείποντος “d’une forme complète et d’une forme incomplète”.

Le grammairien focalise son attention sur la nature « complète » (rendue par l’adjectif τέλειος) ou « incomplète » (exprimée par le terme ἀπολείπων) des membres du composé nominal. Les scholia expliquent ce qu’on entend par cette notion de ‘complet’. Les Scholia Marciana sont particulièrement détaillés à ce propos (cf. GG, vol. 1, p. 380, rr. 1-33) : on y affirme que tous les cas du nom – sauf le vocatif – peuvent être employés comme premier membre d’un composé. Ainsi l’expression mot complet désigne-t-elle la forme fléchie (cf. GG, vol. 1, p. 380, l. 3-4).

  • (4) πᾶσαι αἱ πτῶσεις συντίθενται, οἷον χηναλώπεξ Ἑλλήσποντος <ἀρηίφιλος> νουνεχής· κλητικὴ δὲ οὐκέτι.
    « Tous les cas peuvent devenir membres d’un composé, comme par exemple χηναλώπεξ (« renard-oie » : nominatif + nominatif), Ἑλλήσποντος (« Hellespont » : génitif + nominatif), <ἀρηίφιλος> (« cher à Arès » : datif + nominatif), νουνεχής (« doué de sagesse » : accusatif + nominatif) ; mais jamais le vocatif. »

Avec l’expression mot incomplet, on fait référence au statut thématique – ou du moins non fléchi – d’un mot qui entre en composition avec un autre (cf. GG, vol. 1, p. 574, l. 19-28) :

  • (5) « ἃ δὲ ἐκ δύο ἀπολειπόντων, ὡς Σοφοκλῆς » τὸ γὰρ σοφός ὄνομα άπολείπει τὸς, τὸ δὲ κλῆσις ἀπολείπει τὴν ις συλλαβήν.
    « D’autres de deux mots incomplets, comme Σοφοκλῆς (Sophocle).
    En effet, le nom σοφός perd son ς, tandis que κλῆσις perd la syllabe ις. »

Pour résumer, l’intérêt principal des grammairiens grecs est d’élaborer une classification des mots composés. Tout comme les mots simples sont partagés en « parties du discours » caractérisées par certaines propriétés (noms, verbes, pronoms, etc.), les mots composés sont également partagés en classes.

Et tout comme dans la classification des parties du discours, le seul critère utilisé pour élaborer la typologie des mots composés est le critère morphologique : cela veut dire que les mots composés sont classés exclusivement sur la base des propriétés flexionnelles et dérivationnelles de leurs membres. En revanche, le critère sémantique/notionnel et le critère syntaxique/fonctionnel sont complètement absents.

Les grammairiens grecs ne sont pas interrogés sur la façon dont le sens d’un mot nouveau construit un concept nouveau, ou sur le rapport syntaxique qui se réalise entre les deux membres du composé. Il est important de remarquer que dans l’exemple cité de νουνεχής (littéralement “qui possède de la sagesse”), les grammairiens grecs ne voient qu’un accusatif et un nominatif, et non un attribut complexe, ou un objet et son prédicat. Cela est probablement dû au fait que le grec était une langue offrant une flexion très riche, de sorte que le grammairien était plus facilement induit à observer la variété des formes fléchies.

Malgré cette limitation théorique, qui empêche le développement d’une typologie plus articulée des mots composés, il paraît évident que les grammairiens grecs ont identifié deux points fondamentaux, qui doivent être pris en considération, même aujourd’hui.

Le premier point est qu’il n’est pas possible d’opposer tout simplement le mot simple au mot composé, et qu’il est, au contraire, nécessaire d’introduire d’autres catégories. Comme on le sait, le terme de Denys parasyntheton sera repris par la linguistique contemporaine, surtout à propos des verbes parasynthétiques. Mais de manière plus générale, il semble que les Anciens aient identifié une caractéristique fondamentale des mots composés, c’est-à-dire le fait que la composition est un mécanisme morphologique complexe, et qu’afin de le comprendre, il est nécessaire de faire référence aux phénomènes de dérivation, et notamment de suffixation.

Le deuxième point mis en évidence par la classification de Denys le Thrace est que le mot qui entre dans un composé peut garder sa forme fléchie – qui exprime un cas grammatical – ou bien il peut assumer une forme différente par rapport à toutes les autres formes de son paradigme. Cette forme, que les grammairiens appelaient incomplète, est quelque chose qui ne paraît jamais en surface dans la langue. Nous dirions aujourd’hui qu’il s’agit d’une « abstraction linguistique ».

La réalité psychologique des abstractions linguistiques fait encore l’objet de discussion dans la linguistique cognitive. Les experts qui nous invitent à nous méfier de ces concepts ne manquent pas. Sans aucun doute, il serait beaucoup plus simple de pouvoir expliquer les processus/procès morphologiques en se fondant seulement sur les formes fléchies des mots, de la même façon que pour la surface de l’expression linguistique. Mais, malheureusement, les grammairiens anciens avaient déjà vu que ce n’est pas possible. Si nous voulons vraiment comprendre comment se forment les mots composés, nous devons chercher à comprendre la nature de ces entités problématiques et fuyantes, mais certainement réelles, que les Anciens appelaient mots incomplets.



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