Le champ lexical du bonheur en latin préclassique

Jean-François THOMAS



V. Perspectives d’évolution

Le fait majeur concerne l’évolution des fréquences au 1er siècle av. JC., car beatus, si rare en latin préclassique, devient le terme prédominant pour le sens très général de « heureux », alors que fortuna – fortunatus et felix – felicitas restent employés bien sûr, mais ne connaissent pas de développement proportionnel à l’ampleur du corpus. Il est difficile d’expliquer cette tendance, mais il est probable qu’elle est corrélative de la spécialisation des deux autres, l’un en rapport avec la notion particulière de Fortuna, l’autre liée à la continuité des succès1).

À cela se greffe un deuxième problème qui concerne, lui, un emploi plus spécialisé. Comment comprendre que la plénitude du bonheur intérieur, notion nouvelle de la philosophie cicéronienne, soit exprimée par beatus2) et que le traité de Sénèque s’intitule de uita beata, non de uita fortunata ou felice ? Partons de cet extrait des Tusculanes (5, 2), long mais significatif :

  • Nam cum ea causa impulerit eos qui primi se ad philosophiae studium contulerunt, ut omnibus rebus posthabitis totos se in optumo uitae statu exquirendo conlocarent, profecto spe beate uiuendi tantam in eo studio curam operamque posuerunt. … si praesidi ad beate uiuendum in uirtute satis est, quis est qui non praeclarem … operam philosophandi arbitretur ? … Sin autem uirtus subiecta sub uarios incertosque casus famula fortunae est nec tantarum uirium est, ut se ipse tueatur, uereor ne non tam uirtutis fiducia nitendum nobis ad spem beate uiuendi quam uota facienda uideantur.
    « Puisque la raison déterminant l’activité des premiers philosophes a été assez forte pour que, renonçant à toute chose, ils se consacrent entièrement à la recherche de la meilleure manière de vivre, c’est bien avec l’espoir d’atteindre à une vie heureuse qu’ils ont mis tant de soin et d’énergie … Si la vertu offre une garantie suffisante pour vivre dans le bonheur (ad bene uiuendum), qui donc peut nier encore l’importance de la quête philosophique ? … Si au contraire la vertu, soumise aux aléas divers du sort, n’est que l’esclave de la fortune, si elle n’a pas les forces suffisantes pour se défendre toute seule, alors, je le crains, il paraît nécessaire moins de fonder notre aspiration au bonheur (ad spem beate uiuendi) sur une absolue confiance en elle, que de formuler des vœux. »

Ce que Cicéron décrit, c’est un cheminement par lequel la uirtus conduit le sage, au-delà des aléas de la fortune, vers le souverain bien dont la possession assure le bonheur. Il s’opère une recherche progressive qui vise, par l’exercitatio3), à atteindre un idéal élevé. Or ce cheminement, cette élévation rejoignent la valeur de base de beare – beatus « combler, mener à une totale satisfaction ».

Un phénomène connexe a joué, l’influence du grec εύδαίμων. Le δαίμων est le génie, le bon génie en l’occurrence, mais, de manière plus précise, il joue un rôle important dans l’instauration de l’opposition entre l’âme et le corps : « Devenue dans l’homme cet être démoniaque avec lequel le sujet cherche à coïncider, la psuchè présente toute la consistance d’un objet, d’un être réel pouvant exister au dehors, d’un double ; mais elle fait partie en même temps de l’homme lui-même, elle définit en lui-même une dimension nouvelle qu’il lui faut conquérir et approfondir sans cesse en s’imposant une dure discipline spirituelle »4). Le bonheur de l’εύδαίμων est lié à cette conquête réussie de la ψυχή selon le processus défini par les différents systèmes philosophiques. Or ce cheminement et cet aboutissement correspondent assez bien, là encore, au caractère de l’homme qui a finalement tout ce qu’il pouvait espérer, nuance de beatus.

Il est illusoire de penser que chaque terme du champ lexical se spécialise pour une forme du bonheur et d’ailleurs l’évolution des emplois se fait dans le sens de la généralisation de l’un d’entre eux, beatus, pour la signification très large de « heureux ». Tout au plus peut-on dégager, en latin préclassique, des tendances. Le bonheur est ainsi celui des circonstances favorables qui marquent une vie (fortunatus), il est une dynamique de succès (felix), il se mesure comme une évolution qui comble les attentes et procure une plénitude intérieure (beatus). Sous ces différents aspects, cette notion reste cependant moins représentée dans les textes de cette période que la joie (gaudium, laetitia). Enfin, à l’exception de beatus, les autres termes exprimant la joie sont liés à la religion romaine, à la conception traditionnelle de la fortuna ou à sa forme influencée par la pensée grecque, selon que l’homme doit savoir saisir les occasions données par la fortuna ou qu’il est soumis à celle-ci devenue destin. Cette prégnance de la religion dans la lexicalisation de ces notions se retrouve encore avec l’origine du syntagme bonum augurium à la base du fr. bonheur.

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1) Cf Valère Maxime 7, 1 cité supra
2) Cicéron, Fin. 2, 88 : Qui bonum omne in uirtute ponit, is potest dicere perfici beatam uitam perfectione uirtutis. « Celui pour qui tout bien est dans la vertu peut dire que la perfection du bonheur réside dans la perfection de la vertu. »
3) Voir Hadot 1995, 291-309.
4) Vernant, 1974, 93.