Le champ lexical du bonheur en latin préclassique

Jean-François THOMAS



IV. Fréquence du champ lexical du bonheur en latin préclassique

Le décompte des occurrences livre deux enseignements instructifs sur la représentation du bonheur, même si, bien sûr, tout chiffrage est un peu faussé par le caractère fragmentaire des textes relevant des genres nobles (tragédies ou épopées de Pacuvius, Naevius, Ennius).

IV.1. Emploi majoritaire de fortuna – fortunatus

Le champ lexical présente un fort déséquilibre entre beatus (7 occurrences) et felix (7 occ.) d’une part, fortuna – fortunatus (52 occ.) d’autre part1). Les deux premiers ont un emploi bien défini : beatus exprime le bonheur de celui qui, portant un regard sur un temps assez long, mesure que le présent comble ses attentes, l’homme felix a connu une série de réussites. L’usage plus marqué de fortuna – fortunatus témoigne de la prégnance d’un autre modèle, un bonheur fort, qui change les choses, mais qui est pensé avec un retour sur son existence même car, tributaire de la fortuna, il aurait pu être comme ne pas être. Pseudolus se fait l’écho de toute cette pensée :

  • Plaute, Pseud. 678-684 :
    centum doctum hominum consilia sola haec deuincit dea,
    Fortuna. Atque hoc uerum est : proinde ut quisque fortuna utitur,
    ita praecellet atque exinde sapere eum omnes dicimus.
    Bene ubi quoi scimus consilium accidisse, hominem catum
    eum esse declaramus, stultum autem illum, quoi uortit male.
    Stulti hau scimus frustra ut simus, quom quid cupienter dari
    petimus nobis, quasi quid in rem sit possimus noscere.

    « Les projets de cent hommes savants, la fortune les déjoue à elle seule. Et cela aussi est vrai : comme vous traite la fortune, on est un homme supérieur et nous disons que l’on est habile. Si nous apprenons que quelqu’un a réussi dans ses projets, nous affirmons que c’est un rusé, mais c’est un homme stupide celui qui échoue. Sots que nous sommes en ignorant notre erreur, lorsque nous désirons ardemment obtenir quelque chose, comme si nous pouvions connaître notre intérêt.»

Prédomine ainsi l’idée que le bonheur est conditionné par la fortune et qu’il est une circonstance, une coïncidence entre un homme et une occasion où il se trouve placé. Il s’agit bien d’une rencontre, d’une opportunité avec ce qu’elle a d’unique, ce qui diffère de la série assurée qui fonde la felicitas de l’homme felix. Il en résulte un caractère objectif qui est de l’ordre du constat, bien différente de l’appréciation par rapport aux attentes (beatus). Corrélativement, aucun de ces termes n’exprime, dans les textes du latin préclassique qui nous sont parvenus, la plénitude d’un bonheur plus intérieur.

IV. 2. Bonheur et joie

Même avec les attestations plus nombreuses de fortuna – fortunatus, le champ lexical du bonheur est globalement peu représenté (en tout 66 occurrences), surtout en comparaison de celui de la joie, qui en totalise 211 avec le groupe morpho-sémantique de laetus, laetari, laetitia (66 occ.) et celui de gaudium-gaudeo (145 occurrences). Se pose le problème de la différence entre la joie exprimée par gaudium2) et celle qu’exprime laetitia3), mais les deux groupes sont considérés ensemble dans la comparaison avec l’expression du bonheur. Force est de constater que les deux notions, qui peuvent paraître proches, sont en fait perçues comme assez distinctes puisqu’il n’existe qu’un passage où elles se trouvent rapprochées pour faire de la joie le ressenti de la circonstance heureuse4). Pour s’en tenir à la comédie et aux pièces complètes dont nous disposons, comment comprendre que la joie soit bien plus représentée que le bonheur ? Le bonheur, soumis à la fortuna, est dans le fond fragile car la fortune peut se retourner, alors que la joie, sous ses différentes formes, est une réaction tangible, un moment de satisfaction quand on ne sait pas de quoi l’avenir sera fait. Les personnages ont des réactions de joie pour vivre le moment, mais le bonheur a toujours quelque chose qui leur échappe car il peut leur échapper. Dans le cas plus particulier de Plaute, Cl. Pansiéri montre aussi que la moindre représentation du bonheur tient à la volonté de maintenir en éveil la combativité contre les injustices du sort et la fragilité des situations5).

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1) Pour le détail du décompte, voir supra p. 1.
2) Le substantif gaudium désigne d’abord ce qui est une source de joie et la joie considérée du point de vue de la situation qui la fait naître. Telle est la valeur de la structure du double datif dont l’équivalent n’existe pas avec laetitia (Plaute, Poen. 1217) : Gaudio ero uobis « je serai pour vous une source de joie ». Gaudium est assez fréquent au pluriel de concrétisation (Plaute, Trin. 1117-1119) : Ita commoda quae cupio eueniunt, / quod ago adsequitur, subest, subsequitur ; / ita gaudiis gaudium suppeditat. « Tout ce que je désire arrive si à propos ! Le succès répond à mes voeux, il vient tout de suite, immédiatement. Ainsi une joie succède à une autre joie.» Au singulier, le substantif fait porter l’information sur la joie, bien sûr, mais sur son origine, par exemple pour dire si elle est fondée ou non (Plaute, Poen. 1257) : Num hi falso oblectant gaudio nos ? « Ces gens-là, ne nous abusent-ils pas d’une fausse joie ? » Il en est de même pour le verbe (Plaute, Merc. 886) : Maxime quod uis audire, id audies, quod gaudeas. « Ce que tu désires apprendre, tu vas l’entendre, ce dont tu pourrais te réjouir. »
3) Ce qui fait la spécificité de laetitia en latin préclassique, c’est que les contextes mettent en évidence les manifestations de la joie, comme en Plaute, Stic. 466 : … prae laetitia lacrimae prosiliunt mihi. « …sous l’effet de la joie, les larmes jaillissent », si bien que la joie désignée par laetitia a un caractère exubérant (Plaute, Stic. 278-279) : Amoenitates omnium uenerum et uenustatum adfero, / ripisque superat mihi atque abundat pectus laetitia meum. « J’apporte les plaisirs de toutes les Vénus et de toutes les Grâces, mon cœur coule à plein bord et déborde de joie. » (trad. P. Grimal). Cette joie manifeste n’échappe pas à l’interlocuteur, alors que le gaudium est plus intérieur (Térence, Andr. 338-340) : Davos. Di boni, boni quid porto ! Sed ubi inueniam Pamphilum, / ut metum in quo nunc est adimam atque expleam animum gaudio ? / Charinus. Laetus est nescio quid. « Da. Dieux bons ! quelle bonne nouvelle j’apporte ! Mais où trouver Pamphile, pour le tirer de l’inquiétude où il est et lui remplir le cœur de contentement ? Ch. Il jubile de je ne sais quoi. » (trad. J. Marouzeau)
4) Plaute, Poen. 1325-1328 : … Ita me Iuppiter / bene amet, bene factum. Gaudeo et uolup est mihi / si quid lenoni optigit magni mali, / quomque e uirtute uobis fortuna optigit. « Aussi vrai que Jupiter me soit favorable, c’est une bonne chose. Je m’en réjouis, c’est un plaisir pour moi, qu’il soit arrivé quelque grand malheur au léno et que, comme vous le méritez, une fortune heureuse vous échoie. »
5) Voir Pansiéri 1997, 738-742.