Le champ lexical du bonheur en latin préclassique

Jean-François THOMAS



II. Felix

Felix est lui aussi un terme de la langue religieuse. Il se dit de ce qui est un bon présage, comme tel type d’arbre (Macrobe, Satur. 3, 20, 2) : Sciendum est quod ficus alba ex felicibus sit arboribus, contra nigra ex infelicibus. « Il faut savoir que le figuier blanc fait partie des arbres de bon augure, le noir des arbres de mauvais augure. » Il y a là un usage très ancien qui doit remonter à la phase archaïque de la cité romaine, antérieure à la domination étrusque, ainsi que le montre Ch. Guittard (2004, 314-316). La forme de bonheur à laquelle s’applique le mot se comprend elle aussi dans le cadre de la religion romaine traditionnelle, comme l’illustre le passage du Trinummus cité précédemment où il est coordonné à fortunatus dans une prière.

Quelle différence cependant entre felix et fortunatus ? J. Champeaux montre que si la fortuna est une puissance qui peut être bonne ou mauvaise par les situations qu’elle crée, la felicitas a été pensée pour compenser ce caractère aléatoire car elle est « le don de succès, conféré par les dieux, qui assurait la réussite de ses peuples romains et de ses généraux »1). Face à l’incertitude de la fortuna dont on ne sait pas comment elle va tourner, la felicitas représente la continuité du succès. La conséquence est une seconde forme de bonheur, fondée non sur une chance qui pourrait être ou ne pas être, mais sur une dynamique de la réussite. La felicitas est alors l’ensemble des bonnes situations dont le parasite a pu profiter jusqu’au moment où son protecteur bien involontaire se révolte :

  • Stich. 629-631 :
    … Satis spectatast mihi iam tua felicitas.
    Dum parasitus mihi atque fratri fuisti, rem confregimus.
    Nunc ego nolo ex Gelasimo mihi fieri te Catagelasimum.

    « J’ai suffisamment fait l’épreuve de ta chance (tua felicitas). Durant le temps que nous t’avons eu comme parasite, mon frère et moi, nous avons englouti tout notre bien. Maintenant, je ne veux pas que mon bouffon bouffonne à mes dépens. » (trad. A. Ernout modifiée).

La continuité de cet état est encore soulignée par le pluriel :

  • Térence, Eun. 324-325 :
    neque quemquam ego esse hominem arbitror cui magis bonae
    felicitates omnes aduersae sient …

    « et je ne crois pas qu’il y ait un homme à qui toutes les bonnes fortunes soient à ce point contraires … » (trad. J. Marouzeau)

Appliqué au bonheur qui dure depuis un certain temps, felicitas se dit aussi du bonheur que l’on attend dans un avenir proche :

  • Plaute, Aul. 787-788) :
    Bono animo es, benedice. Nunc quae res tibi et gnatae tuae bene feliciterque uortat : ita di faxint, inquito.
    « Rassure-toi, et ne prononce pas de paroles de mauvais augure. Maintenant, pour le plus grand bien et le plus grand bonheur de toi-même et de ta fille, dis avec moi : ’ainsi veuillent les dieux !’ » (trad. A. Ernout)2).

Les contextes actualisent assez bien un bonheur qui s’inscrit dans la durée et ce caractère rejoint cette idée de dynamique qui est au cœur du sémantisme du mot. Il se dit en effet aussi d’arbres productifs3) et la base fē- renvoie à la racine *dheh1 « allaiter-être allaité ; nourrir-être nourri ; faire croître-croître », qui donne le sanscrit dhārú- « qui suce », le grec θῆλυς « féminin », le latin femina « femme », fetus « le fruit de la génération », fecundus « fécond », mais aussi filius « nourrisson », d’où « fils ».

Un phénomène curieux est à signaler. Fortunatus, felix ainsi que beatus ont pour antonyme usuel miser « malheureux », mais aussi infelix dont la valeur est évidente avec le in- privatif. Or si felix présente 2 occurrences chez Plaute et 2 chez Térence, l’antonyme morphologique en a respectivement 8 et 104). Tout se passe alors comme si le bonheur pouvait être le point de départ d’une lexicalisation du malheur. Se dire in-felix, c’est comprendre sa situation par référence à un bonheur possible, celui du stratagème qui aurait dû réussir, celui de la situation qui a duré quelque temps puis s’est retournée, tel ce personnage brutalement ruiné :

  • Persa. 741-743) :
    … perii oppido.
    Quid ego igitur cesso infelix lamentarier minas sexaginta ? …

    « … je suis mort bel et bien. Malheureux que je suis, je n’ai plus maintenant qu’à pleurer mes soixante mines. »

C’est encore une dynamique radicalement coupée que déplore cet autre personnage :

  • Térence, Andr. 243-245 :
    Itane obstinate operam dat ut me a Glycerio miserum abstrahat ?
    Quod si fit, pereo funditus !
    Adeon hominem esse inuenustum aut infelicem quemquam ut ego sum.

    « Avec quel acharnement s’emploie-t-il, infortuné que je suis, à me séparer de Glycère ! Si cela se réalise, je suis perdu radicalement ! Y a-t-il un homme aussi disgracié et malheureux que je suis ? » (trad. J. Marouzeau)5).

La comédie tire des effets de cette dramatisation, d’où la fréquence relative du terme par rapport à felix, mais ce phénomène montre aussi que le bonheur de la felicitas est perçu comme une succession d’occasions qui, comme telle, peut continuer ou s’interrompre.

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1) Voir Champeaux (1987, 207) et Fugier (1963, 38-39).
2) Cette continuité de la felicitas est bien exprimée en Valère Maxime 7, 1 : De felicitate. Volubilis fortunae complura exempla retulimus, constanter propitiae admodum pauca narrari possunt. « Nous avons rapporté beaucoup d’exemples de l’inconstance de la fortune, mais nous n’en pouvons raconter qu’un petit nombre de sa faveur persistante. »
3) Paul, Festus. 92 M : Felices arbores Cato dixit, quae fructum ferunt. « Caton dit que sont felices les arbres qui portent une production. » ; de même Lucrèce, 5, 1378 ; Tite-Live 5, 24, 2.
4) En comparaison, infortunatus est très rare avec 1 occurrence chez Plaute (Bacc. 1106-1107) et 1 chez Térence (Eun. 298).
5) De même Aul. 786 ; Mil. 300 ; Poen. 452 ; Rud. 585 ; Térence, Eun. 244 ; Héc. 282.