Le champ lexical du bonheur en latin préclassique

Jean-François THOMAS



I. Fortuna – fortunatus

Les deux termes n’ont pas la même fréquence dans le champ lexical du bonheur, car le substantif est plus rare (18 occurrences) que l’adjectif (34 occ.).

I. 1. Fortuna

La fortuna est une puissance profondément variable et ambivalente, tantôt bonne, tantôt mauvaise1), qui oriente l’existence. Le rôle joué par l’initiative des hommes est pensé de deux manières. Chez Plaute, le plus souvent, il est très limité car la fortuna mène la vie humaine de manière radicale avec des retournements imprévisibles (Plaute, Cap. 304-305) :

  • Sed uiden ? fortuna humana fingit artatque ut lubet ;
    me qui liber fuerat seruum fecit …

    « Mais vois-tu ? la fortune dispose du sort des hommes et les abaisse à son gré. De moi qui était libre, elle a fait un esclave … »

Mais la fortune peut être une force qui, sans imposer des événements, crée des situations qui laissent un champ à l’action car c’est aux hommes de pouvoir ou de vouloir en tirer le meilleur profit :

  • Ennius, Ann. 7, 257 :
    fortuna est fortibus uris data
    « La fortune se donne aux hommes courageux »2).

Par un lien sémantique classique de nature métonymique, au sens de « puissance de la fortune » se rattache celui de « destiné ». Le plus souvent le contexte élargi et parfois un adjectif comme bona, secunda font s’appliquer le substantif au bonheur3). Il s’agit ainsi de célébrer la situation permise par la Fortune. Le nom est ainsi pourvu de l’intensif tanta :

  • Plaute, Bacalaria, frg. I, 17:
    quis est mortalis tanta fortuna affectus umquam ?
    « Quel humain a jamais connu un si grand bonheur ? » ou il présente le pluriel d’amplification
  • Térence, Andr. 96-98 :
    … tum uno ore omnes omnia
    bona dicere et laudare fortunas meas,
    qui gnatum haberem tali ingenio praeditum.

    « … alors tout le monde d’une seule voix me disait toutes sortes de bonnes choses et vantait mon bonheur d’avoir un fils pourvu d’un tel caractère. »

Le personnage en vient même à comparer son bonheur à celui de Jupiter

  • Plaute, Truc. 372 :
    Hoc tuis fortunis, Iupiter, praestant meae.
    « C’est pour cela que mon bonheur, Jupiter, dépasse le tien. »

Cette intensité conduit à sa propre parodie, lorsque le mot s’applique à la chance du jonc qui, au milieu de l’eau, reste sec :

  • Plaute, Rud. 523-524 :
    O scirpe, scirpe, laudo fortunas tuas,
    qui semper seruas gloriam aritudinis.

    « O jonc, o jonc, que je célèbre ton bonheur, toi qui peux te vanter d’être toujours sec. »

Le bonheur exprimé par fortuna se présente comme une réussite du plus grand prix : tout se passe comme si le nom même de la puissance qui fait la destinée s’appliquait à un succès dont l’éclat est en rapport avec la puissance elle-même.

I. 2. Fortunatus

La valeur de fortunatus doit être explicitée au-delà des traductions habituelles par heureux, fortuné, qui a une bonne fortune.

Le plus souvent, l’adjectif qualifie l’homme qui vient de connaître un moment décisif où sa situation change du tout au tout pour lui procurer un bonheur4). Sous la forme la plus simple et la plus évidente, c’est la chance de celui qui échappe à la mort :

  • Naevius, Com. 86 :
    Salui et fortunati sitis duo duum nostrum patres !
    « Pourvu que vous deux, les pères de nous deux, vous soyez saufs et que vous ayez la chance de vous en sortir. »

Ailleurs le bonheur est lié à un événement. Tel est le cas pour Hannon qui vient de retrouver ses filles

  • Poen. 1262-1263 :
    Nunc ego sum fortunatus ;
    multorum annorum miserias nunc hac uoluptate sedo.

    « Je suis dans un moment heureux. Des années de malheur sont effacées par ce plaisir. »

Le risque était grand pour le personnage de tout perdre, mais son interlocuteur lui fait miroiter un retournement de la situation :

  • Pseud. 1065 sq. :
    O fortunate, cedo fortunatam manum,
    Simo …
    Minae uiginti sanae et saluae sunt tibi,
    hodie quas aps ted est stipulatus Pseudolus
    .
    « O fortuné mortel, donne-moi ta main fortunée, Simon ! … Tu gardes saines et sauves les vingt mines que tu as gagnées aujourd’hui avec Pseudolus. »

La flatterie due au soldat fanfaron fait dire à son entourage que les femmes sont enfin fortunatae quand elles ont le privilège d’aborder le maître :

  • Mil. 1220 sq. :
    … Miphidippa. Cum ipso pol sum locuta
    placide, ipsae dum libitum est mihi, otiose, meo arbitratu. …
    Acrotéleutie. O fortunata mulier es !

    « MI. Par Pollux, c’est à lui-même que j’ai parlé, tranquillement, tant qu’il m’a plu, à mon aise, à ma discrétion … AC. Comme tu es heureuse ! …»

Le changement est alors si important qu’il est difficile d’y croire :

  • Térence, Heaut. 295-296 :
    … Si haec sunt, Clinia,
    uera, ita uti credo, quis te est fortunatior ?

    « Si cela est vrai, comme je le crois, y a-t-il un homme plus heureux que toi ? » (trad. J. Marouzeau)

De manière plus rare, fortunatus se dit non de celui qui à un moment donné bénéficie d’un coup de chance, mais de celui dont la vie est heureuse, avec implicitement l’idée qu’il a eu, qu’il a ou qu’il aura des coups de chances. Le mot entre ainsi dans des formules de salutation :

  • Aul. 182-183 :
    Megadorus. Saluus atque fortunatus, Euclio, semper sies !
    Euclio. Di te ament, Megadore !
    « Mégadore. Salut, Euclion ! puisses-tu toujours avoir la santé et le bonheur ! Euclion. Que les dieux t’aient en amitié, Mégadore ! »

Est fortunatus celui dont le bonheur durable n’est pas altéré par des changements :

  • Rud. 531-532 :
    Vt fortunati sunt fabri ferrarii,
    qui apud carbones adsident ! Semper calent !

    « Ah ! que j’envie le bonheur des forgerons, qui sont assis près de leurs fourneaux ! Ils sont toujours au chaud ! »

La nature même des situations fait que le bonheur du personnage est celui d’un homme comblé dans ses attentes, si bien que fortunatus se rapproche de beatus5), mais assez souvent le contexte met l’accent sur le fait que cette attente se trouve comblée par un retournement de situation, qui est d’autant plus fort qu’il est inattendu :

  • Rud. 1190-1191 :
    Pro di immortales, quis me est fortunatior,
    qui ex improuiso filiam inueni meam ?

    « Dieux immortels, y a-t-il un homme plus fortuné que moi, qui retrouve ma fille au moment où je m’y attendais le moins ? »

Le bonheur exprimé par fortuna – fortunatus porte la marque de la puissance du ‘destin’, à travers les deux traits qui le caractérisent : c’est un événement très positif et c’est un changement bien marqué dans la vie, avec de manière plus implicite l’idée qu’il s’est réalisé, mais qu’il aurait pu aussi ne pas exister.

Retour au plan ou Aller au II.

1) Voir Champeaux 1987, 207.
2) Sur ces deux conceptions, voir Champeaux 1987, 105 et 295 ; Meslin, 2001, 78.
3) Tout comme pour le malheur (Pacuvius, Trag. 268) : Conqueri fortunam aduersam, non lamentari decet « Il est admis de se plaindre du malheur, mais pas de s’en lamenter » ; Plaute, As. 515 : Verum ego meas queror fortunas, cum illo quem amo prohibeor. « Mais je me plains de mon triste sort qui m’éloigne de celui que j’aime. »
4) L’on met à part l’emploi particulier développé sous l’influence de l’emploi lui-même particulier de fortunae « richesses », où fortunatus signifie « riche » (Rud. 1016) : Numquam hercle hinc hodie ramenta fies fortunatior. « Par hercule, à la suite de cela, tu ne seras pas plus riche d’un fétu. » ; cf. Cist. 80 ; Pers. 549.
5) Voir infra p. 6.