Le vocabulaire de la mémoire

en latin préclassique et classique

Jean-François THOMAS



3. Monumentum

Pour son étymologie, monumentum repose sur la « racine » i.-e. *men-, qui est celle de monere (au vocalisme o) « faire penser » comme de memini – memoria ; et avec son suffixe -mentum à valeur instrumentale (Perrot 1961, 237), monumentum ne peut que signifier « ce qui fait penser au passé, ce qui évoque le passé ».

Il se dit des tombeaux (Ter., Eun. 13 ; Cic., Rep. 3, 24), des temples (Cic., Verr. II, 1, 129 ; Prop. 4, 6, 67), des statues (Plt., Curc. 140a ; Cic., Phil. 8, 3) et autres trophées (Cat., Orig. 83 ; Cic., Dom. 114), des lieux (Cic., Verr. II, 2, 4 ; Liv. 5, 30, 2), des écrits (Cic., Inu 1, 39 ; Lucr. 5, 329), voire de situations propres à perpétuer le souvenir (Cic., Verr. I, 12 ; Leg. agr. 2, 98).

Ce sont là des applications référentielles, mais non des sens, et elles entrent dans le sens de base issu de l’étymologie. Tout le problème est de déterminer si ces realia sont désignés de la même manière par monumentum ou par des termes plus spécialisés : faute d’exhaustivité, l’analyse porte sur deux exemples, ceux des tombeaux et des témoignages écrits.

3. 1. Monumentum et le tombeau

Le tombeau est-il désigné de la même manière, selon qu’il est dénommé par sepulcrum ou par monumentum ?

Sepulcrum met l’accent sur deux aspects du tombeau, comme construction matérielle :

  • Ter., Andr. 127-128 :
    Funus interim # procedit ; sequimur ; ad sepulcrum uenimus.
    « Pendant ce temps, le cortège s’avance, nous suivons, nous arrivons au tombeau. »
  • Cic., Dom. 111 :
    eius non longe a Tanagra simulacrum e marmore in sepulcro positum fuit …
    « Sa statue en marbre fut placée sur son tombeau non loin de Tanagra … »

mais aussi comme lieu de la relation avec les dieux et le monde des inferi. En effet, Cicéron, qui dans le De legibus consacre un long développement aux rituels funéraires, utilise ce seul terme :

  • Cic., Leg. 2, 55 :
    Iam tanta religio est sepulcrorum, ut extra sacra et gentem inferri fas negent esse
    « Si grand enfin est le caractère religieux propre aux sépultures qu’on dit qu’il ne saurait être permis de déposer quelqu’un hors de son emplacement consacré et de sa famille … » (trad. G. De Plinval).

Abandonner les sepulcra maiorum, c’est abandonner les dieux pénates et cela constitue un sacrilège (Liv. 40, 38, 4).

Les choses sont différentes avec monumentum. Ce terme ne s’emploie jamais quand il est question de la fonction religieuse du tombeau, il est très rare lorsque le contexte concerne le détail de l’architecture, mais il est usuel pour d’autres caractéristiques de cet édifice. Il s’utilise en effet de manière récurrente pour son rôle proprement mémoriel.

Le monumentum est souvent la sépulture d’une famille au fil des générations :

  • Cic., Mil. 17 :
    si … aut eo mors atrocior erit P. Clodi quod is in monumentis maiorum suorum sit interfectus.
    « … ou à moins que la mort de P. Clodius ne soit plus horrible parce qu’il fut tué sur le monument de ses ancêtres. »
  • Ovide, Mét. 13, 523-525 :
    At, puto, funeribus donabere, regia uirgo,
    condeturque tuum monumentis corpus auitis.
    Non haec est fortuna domus …

    « Mais sans doute, fille d’un roi, tu recevras des honneurs funèbres et on ensevelira ton corps dans le monument de tes ancêtres. Non, ce bonheur n’est pas fait pour notre maison … »

De ce fait, le monumentum est une possession qui ne saurait être vendue avec l’héritage, ainsi que le montre la formule des inscriptions :

  • CIL I², 1263 :
    Hoc monumentum heredes non sequitur.
    « L’héritier n’acquiert pas ce tombeau. »

qui ne paraît pas avoir son équivalent avec sepulcrum. Le même monumentum est encore qualifié d’adjectifs exprimant la pérennité, comme immortale (ou nobile), speciosum, aeternum :

  • Cic., Phil. 14, 33 :
    cum uobis immortale monumentum suis paene manibus senatus populusque Romanus exstruxerit …
    « … quand le sénat et le peuple romain vous auront élevé presque de leurs mains un monument funéraire immortel … »
  • Val. Max. 2, 7, 15 :
    decretum senatus speciosum et aeternum Petili monumentum extitit, sub quo cineres eius adquiescunt.
    « La décision du sénat constitua le monument le plus brillant et éternel accordé à Petilius et sous lequel reposent ses cendres. » (trad. R. Combès)

et ce, bien plus souvent que son ‘synonyme’ sepulcrum.

Enfin – et surtout -, monumentum se dit du tombeau avec son inscription destinée à être lue par les générations futures :

  • Cic., Rep. 3, 22 :
    unde enim esset illa laus in summorum imperatorum incisa monumentis ‘finis imperi propagauit’ … ?
    « … comment en effet pourrait-on expliquer autrement l’éloge gravé sur les monuments funéraires des grands généraux : ‘il a fait reculer les limites de l’empire’ … ? ». De même Cic., Tusc. 1, 31 ; 5, 64 ; Phil. 14, 34.

Sans doute ne s’agit-il que de tendances de l’usage et monumentum peut s’employer comme sepulcrum pour l’aspect architectural :

  • Nép., Att. 22, 4 :
    Sepultus est ad quintum lapidem in monumento Q. Caecili auunculi
    « Il a été inhumé à la cinquième borne milliaire, dans la sépulture de Q. Cecilius, son oncle … » ; cf. Tér., Eun. 17.

mais il est évident que le tombeau-monumentum est moins un lieu de repos selon les rituels funéraires qu’une communication avec les générations futures. Présence du passé dans le présent, le tombeau-monumentum transmet les noms, mais aussi les qualités, comme la uirtus, la pietas, la fides et autres principes de mesure largement célébrés sur les inscriptions funéraires1).

3. 2. Monumentum et le texte écrit

Les textes écrits remontant à une date ancienne sont désignés par litterae, annales, tabulae par exemple, et aussi monumenta, si bien que la spécificité de cette dernière désignation peut apparaître par comparaison.

Monumenta entre dans les contextes où se trouvent les autres termes, comme monumenta annalium de :

  • Cic., Sest. 102 :
    Haec imitamini, per deos immortales ! … Haec ampla sunt, haec diuina, haec immortalia ; haec fama celebrantur, monumentis annalium mandantur, posteritati propagantur.
    « Au nom des dieux immortels, imitez ces exemples ! … Ces exemples sont grands ; ils sont divins ; ils sont immortels ; ils sont diffusés par la renommée, confiés au souvenir des annales, transmis à la postérité. » (trad. J. Cousin) ; de même Cic. Rab. perd. 15 ; Inu. 1, 1 ; Liv. 7, 21, 6 ; 9, 18, 7 ; 39, 37, 16.

Annales refère au type de texte, monumenta à la capacité des annales à traverser le temps pour faire connaître les modèles.

Ailleurs, ce ne sont pas les tabulae qui livrent une information importante, mais les monumenta qui y sont gravés, à propos par exemple du recensement de colonies :

  • Liv. 29, 37, 7 :
    Duodecim deinde coloniarum, quod nunquam antea factum erat, deferentibus ipsarum coloniarum censoribus, censum acceperunt, ut quantum numero militum, quantum pecunia ualerent in publicis tabulis monumenta exstarent.
    « Fait sans précédent, les censeurs des colonies mêmes apportèrent le recensement des douze colonies que les censeurs reçurent pour que restent dans les registres publics des témoignages du nombre de leurs soldats et de leurs ressources. » ; de même Cic. Phil. 13, 26 ; Diu. 1, 33 ; Fam. 5, 20, 5 ; Col. 10, pr. 5 ; Liv., pr. 10.

et l’emploi de monumenta correspond à l’idée de conserver dans la durée une information jusqu’alors manquante et utile pour la continuité du contrôle des censeurs. Par rapport aux autres termes qui désignent la matérialité du support écrit, monumentum met l’accent sur la portée dans le temps et la pérennité des éléments contenus. C’est d’ailleurs l’étendue du texte qui explique la forme de pluriel à valeur de collectif, alors que le monumentum du tombeau est souvent au singulier.

3.3. Monumentum et memoria

Monumentum désigne moins la matérialité ou le caractère générique d’un objet que sa fonction. Celle-ci suppose une conservation et une projection dans l’avenir à la rencontre de la memoria des générations futures : ce n’est pas pour rien que monumentum comporte un suffixe d’instrumental -mentum et que memoria est un abstrait en -ia dérivé d’un nom d’agent, selon une répartition bien illustrée par :

  • Cic., Dom. 112 (à propos de la déesse Liberté) :
    Haec me domo mea pellet, haec uictrix adflictae ciuitatis rei publicae spoliis ornabitur, haec erit in eo monumento quod positum est ut esset indicium oppressi senatus ad memoriam sempiternae turpitudinis ?
    « Elle me chassera de ma maison ? Triomphant de la cité abattue, elle s’enrichira des dépouilles de la République ? Elle se trouvera dans un monument placé afin d’être la marque d’un sénat oppressé pour le souvenir d’un déshonneur sans fin ? »

C’est finalement l’ensemble des applications référentielles de monumentum qui se comprennent comme vecteur de mémoire :

  • Varr., L. L. 6, 49:
    monimenta, quae in sepulcris et ideo secundum uiam, quo praetereuntis admoneant et se fuisse et illos esse mortalis. Ab eo cetera quae scripta ac facta memoriae causa monimenta dicta.

    « … les ‘rappels’ (monimenta) placés sur les tombeaux et qui bordent les routes, afin de rappeler aux passants qu’ils ont été eux-mêmes des mortels et que ceux-là le sont aussi. Pour cette raison, on a appelé ‘monuments’ (monimenta) tout ce que l’on écrit et fait à titre commémoratif. » (trad. P. Flobert)

Le monumentum n’est rien sans la memoria qui le fait exister comme tel et la memoria n’est rien sans le support qui l’empêche de devenir imagination : « Nous disposons dans notre cerveau d’un appareil à construire la mémoire et c’est le même appareil qui nous sert à imaginer. Voilà de quoi troubler l’historien ! »2). L’association entre les deux montre que la conscience du passé se pense comme gage de vérité.

Le monumentum a ainsi un caractère d’évidence. Cette évidence est celle des multiples realia que recouvre le substantif : des tombes aux statues, des trophées aux écrits, des lieux et des édifices aux situations elles-mêmes, les monumenta exercent par leur diversité même une présence prégnante, en sorte que le Romain ne peut échapper du regard aux témoignages du passé collectif. Plus largement, la prégnance du monumentum rassure face aux incertitudes et aux risques d’un avenir que l’on ne maîtrise pas. Il ne s’agit pas d’opposer le conservatisme au progressisme, et les idées de progrès, de changement ont toute leur place à Rome3), mais le monumentum fait, grâce à la memoria, le lien entre le passé et le présent pour montrer à Rome qu’elle est toujours Rome.

Il existe cependant un point où les relations entre les deux substantifs monumentum et memoria sont appelées à évoluer après la période classique et cela concerne les tombeaux. Ceux-ci jouent un rôle important dans la mémoire collective par leur matérialité et cette fonction est affirmée à travers l’emploi du mot lui-même monumentum. Or, Cicéron fait état de lois qui restreignent l’ampleur des tombeaux (Leg. 2, 64 sq.) et la fragilité des tombeaux est un exemple de la faiblesse des choses humaines dans les philosophies épicurienne et stoïcienne :

  • Lucr. 5, 311:
    Denique non monimenta uirum dilapsa uidemus … ?
    « Aussi ne voyons-nous pas les monuments des héros se délabrer à leur tour … ? »

L’élévation elle-même d’un tel édifice peut être dépréciée au profit de manifestations plus spontanées de deuil :

  • Cic. Phil. 9, 5 :
    mortem uero eius non monumento, sed luctu publico esse ornandam putarem.
    « … je penserais toutefois que sa mort doit être honorée non par un monument, mais par un deuil public. » (trad. P. Wuilleumier)

D’où, plus largement, l’idée d’une memoria sans monumentum, sans tombeau, mais aussi sans statue ou témoignage écrit.

Cette intériorisation dans la mémoire de chacun est affirmée plus tard par Pline le Jeune :

  • Pline le Jeune, Epist. 9, 19, 6 :
    Impensa monimenti superuacua est ; memoria nostri durabit, si uita meruimus.
    « La dépense d’un monument funéraire est superflue ; le souvenir de nous demeurera, si nous l’avons mérité par notre vie. »

Peut-être est-ce cette critique qui explique pourquoi, sur les inscriptions funéraires chrétiennes, se développe à partir du +IIIème siècle apr. J.-C. l’emploi de memoria dans la formule de dédicace illustrée par cette inscription :

  • CIL VIII, 217 (vers l’année +220) :
    cui Fortunatus et Marcia parentes karissimo memoria(m) fecerunt.
    « C’est pour lui, qui leur était si cher, que Fortunatus et Marcia, ses parents, ont édifié ce mémorial. » (Lassère 2011, 757).

Le terme memoria implique en effet, comme on l’a vu, un effort de l’esprit qui se porte vers le passé, au-delà de la matérialité du support « fait pour ». Le monumentum funéraire devient une memoria, désignée ainsi du mot qui désigne l’effort pour faire revivre le passé. La matérialité du tombeau est dépassée par une mémoire plus intérieure.


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1) Voir VALETTE-CAGNAC 1997, 93-103 ; BAROIN 2010, 34, 96-99.
2) Citation de B. CYRULNIK, dans PESCHANSKI 2012, 9.
3) Voir NOVARA 1982, 470-524.