Le vocabulaire de la mémoire

en latin préclassique et classique

Jean-François THOMAS



2. Le substantif memoria

Le lien du substantif memoria avec le verbe memini est évident et Plaute joue de cette évidence pour créer un effet plaisant (en employant memoria à l’ablatif comme complément de memini ) :

  • Pl., Cap. 393 :
    Istuc ne praecipias ; facile memoria memini tamen.
    « Sur ce point, pas besoin de me le dire ; je m’en souviendrai de toute façon. »

Mais le substantif memoria présente une certaine polysémie.

2.1. Memoria « mémoire », « souvenir que fait revivre la mémoire », « objet qui matérialise le souvenir »

Le substantif memoria entre dans un grand nombre d’énoncés exprimant le processus de la mémoire. On confie à la memoria un souvenir (Cic., Fam. 6, 13, 3), elle le retient (Cic., De orat. 1, 40), elle permet de le retrouver (Cic., Inu. 2, 160), mais elle peut être oublieuse (Pl., Bacc. 36), enfin elle n’a pas pour finalité elle-même, car elle nourrit l’action (Cic., Cat. 3, 13). Le mot memoria désigne aussi le contenu de la mémoire, le souvenir précis, qu’il soit individuel :

  • Tér., Andr. 943 : Egon huius memoriam patiar … ?
    « Vais-je supporter le souvenir de cet homme …? »

ou collectif :

  • Cés., B. G. 1, 13, 7 :
    Quare ne committeret ut is locus ubi constitissent ex calamitate populi romani et internecione exercitus nomen caperet aut memoriam proderet.
    « Qu’il ne s’expose donc pas à ce que le lieu où ils s’étaient arrêtés emprunte un nom nouveau à une défaite romaine et à la destruction de son armée, ou prête son nom à ce souvenir. »

ou encore même constitue une tradition :

  • Cic., Prou. 21 :
    An uero M. ille Lepidus, qui bis consul et pontifex maximus fuit, non solum memoriae testimonio, sed etiam annalium litteris et summi poetae uoce laudatus est … ?
    « L’illustre M. Lepidus, qui fut deux fois consul et grand pontife, ne fut-il pas loué par le témoignage de la tradition, et même par la littérature annalistique et la voix d’un grand poète … ? » (trad. J. Cousin)

Des évidences ? Oui, mais le substantif memoria est au moins aussi intéressant par ce qu’il dit que par ce qu’il ne dit pas. Trois observations à cet égard.

Le latin désigne par un seul mot la capacité cognitive et le passé saisi par l’esprit :

  • Pl., Truc. 220-221 :
    Nos diuitem istum meminimus atque iste pauperes nos.
    Verterunt sese memoriae …

    « Nous nous rappelons l’avoir vu riche et lui nous avoir vus pauvres. Les souvenirs ont changé … » ; de même Cic., Att. 13, 31, 4 ; Arch. 1 ; Cés., Ciu. 2, 28, 2 ; Liv. 5, 50, 6.

alors que le français a deux mots, mémoire pour la capacité cognitive et souvenir pour le contenu (on dit j’ai ce souvenir # *j’ai cette mémoire). Comment comprendre cette différence ? Elle est peut-être à rapprocher d’un fait. Unir en un même mot latin les deux composantes – la capacité mentale et le contenu mémoriel du souvenir – , ne paraît pas sans rapport avec la puissance de la mémoire décrite aux deux bouts de la tradition par deux images liées, un trésor dans la Rhétorique à Hérennius :

  • Rhét. Her. 3, 28 :
    Ad thesaurum inuentorum atque ad omnium partium rhetoricae custodem, memoriam, transeamus.
    « Passons maintenant à la mémoire, trésor qui rassemble toutes les idées fournies par l’invention et qui conserve donc toutes les parties de la rhétorique. »

et en outre un palais, selon l’image célèbre d’Augustin :

  • Aug. Conf. 10, 8, 12 :
    Transibo ergo et istam (uim) naturae meae, gradibus ascendens ad eum, qui me fecit, et uenio in campos et lata praetoria memoriae, ubi sunt thesauri innumerabilium imaginum de cuiuscemodi rebus sensis inuectarum.
    « Je franchirai donc ces puissances de mon être, pour monter par degré jusqu’à celui qui m’a fait. Et j’entre dans les domaines, dans les vastes palais de ma mémoire, où sont renfermés les trésors de ces innombrables images entrées par la porte des sens, quels qu’ils soient. »

A l’inverse, la distinction entre la mémoire et le souvenir en français fait peut-être référence à la complexité souvent déformante de la mémoire par rapport au souvenir perçu comme plus immédiat ; car, enfin, ne parle-t-on pas du travail de la mémoire, mais du jardin du souvenir ?

En outre de Plaute à Tite-Live et Virgile, memoria ne désigne que peu l’objet qui matérialise le souvenir (Cic., Phil. 9, 11 ; Ps.-Sall., Cic. 21), lequel est désigné par monumentum (cf. infra § 3). Si une évolution se produit, elle est postérieure à la période retenue (cf. infra § 3.3.). Cela confirme que le sémantisme du mot se centre sur le travail de l’esprit.

2.2. Memoria « époque »

La comparaison entre le latin et le français est à poursuivre. S’il est un sens absent du fr. mémoire, mais qui est en revanche attesté dans le latin memoria, c’est bien celui d’« époque ». Memoria se dit du passé :

  • Cic., Balb. 28 :
    Multi etiam superiore memoria ciues Romani sua uoluntate indemnati et incolumes his rebus relictis alias se in ciuitates contulerunt.
    « Dans un passé plus éloigné, maints citoyens romains spontanément, sans avoir été condamnés, sans avoir perdu leurs droits civils, ont renoncé à notre condition pour aller s’établir ailleurs. » (trad. J. Cousin) ; de même Cic., Diu. 1, 105 ; Dom. 123 ; De orat. 1, 183 ; Liv. 22, 60, 11 ; 26, 11, 12.

et cela se comprend par une relation métonymique de cause à effet, dans la mesure où la mémoire fait revivre le passé. Or memoria se dit aussi du présent. Ce peut être en parallèle avec le passé :

  • Cic., Cael. 43 :
    Ac multi et nostra et patrum maiorumque memoria, iudices, summi homines et clarissimi ciues fuerunt, quorum
    « De notre temps comme du temps de nos pères et de nos aïeux, nombreux furent, juges, les hommes éminents et les citoyens célèbres dont … »

ou avec comme seule référence le temps dans lequel vit le locuteur :

  • Sall., Cat. 53, 5 et 6 :
    multis tempestatibus haud sane quisquam Romae uirtute magnus fuit. Sed memoria mea ingenti uirtute, diuorsis moribus fuere uiri duo, M. Cato et C. Caesar.
    « … pendant de longues années, il n’y eut à Rome aucun grand homme. A mon époque pourtant, il y eut deux hommes d’un mérite éminent, quoique d’un caractère opposé, M. Caton et C. César. » ; de même Varr., L. L. 6, 59 ; Rust. 2, 1, 14 ; Cic., Sest. 36 ; Pomp. 54 ; Phil. 7, 6 ; Leg. 2, 56 ; Rep. 5, 1 ; Col., 9 pr. 2 ; Liv. 6, 38, 13.

Tout le problème est alors d’expliquer cet emploi à partir de celui de « mémoire ». Lorsque l’auteur de la Rhétorique à Hérennius écrit :

  • Rhét. Hérenn. 1, 13 :
    Historia est gesta res, sed ab aetatis nostrae memoria remota.
    « L’histoire contient des événements qui ont eu lieu, mais à une époque éloignée de la nôtre. » (trad. G. Achard)

les événements sont, bien sûr, éloignés de notre « époque », mais ils le sont, en fait, du moment présent (aetatis nostrae), où notre mémoire travaille à la recherche de ce passé. De même, en :

  • Cic., Inu. 1, 39 :
    quae iam diu gesta et a memoria nostra remota tamen faciant fidem uere tradita esse, quia eorum monumenta certa in litteris exstent.
    «… les événements qui se sont déroulés il y a longtemps déjà et qui sont éloignés de notre présent, cependant nous sommes persuadés qu’ils viennent d’une tradition authentique, parce qu’il y a d’eux des témoignages écrits précis. »

ce que l’existence des monumenta vient compenser, c’est l’éloignement par rapport à la memoria, qui est, bien sûr, le travail de la « mémoire », mais aussi le travail de la mémoire qui s’inscrit dans un « présent ».

Enfin, memoria entre dans des syntagmes du type ad nostram memoriam pour exprimer la saisie d’une large chronologie :

  • Sall., J. 114,2 :
    Illique et inde usque ad nostram memoriam Romani sic habuere : alia omnia uirtuti suae prona esse, cum Gallis pro salute, non pro gloria certari.
    « Depuis cette époque jusqu’à nos jours, les Romains ont cru que si tout le reste du monde s’inclinait aisément devant leur courage, avec les Gaulois, c’était une lutte, non pour la gloire, mais pour la vie. » (trad. A. Ernout) ; de même Cic., Phil. 9, 4 ; Pomp. 54 ; Nép., Thém. 10, 3.

et si la memoria est au sens propre l’action de la mémoire qui saisit le passé, elle conduit ce travail à partir d’un point de référence qui est le présent. Cet emploi du mot pour le présent se comprend à la lumière du fonctionnement de la memoria, qui remonte dans le passé à partir de l’actuel (cf. supra § 1.1.).

La memoria est donc une dynamique de l’esprit qui se porte sur le passé. L’on comprend alors les critiques que soulève l’étymologie autrefois proposée qui rattachait memor et, de ce fait, son suffixé memoria à une racine *(s)mer- (WH p. 67 ; EM p. 396). Dans cette hypothèse, memor ne serait pas issu de la même « racine » i.-e. que memini, mens, monere, monumentum et le rapprochement de memor et memoria avec memini serait seulement une association synchronique, due à l’homonymie avec memini (selon EM p. 396).

On préférera donc, pour les raisons sémantiques que nous avons exposées, l’étymologie proposée plus récemment, par laquelle memor est issu de la même « racine » i.-e. *men- que memini, mens, monere, monumentum1).

Cette interprétation diachronique coïncide d’ailleurs avec l’analyse synchronique de Varron citée au début (§ 0. Introduction), qui rapproche successivement dans le même passage les termes reminiscor, memoria, memini, monere, monumentum.


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1) M. LEUMANN (1977, p. 610 et suiv.) ; DE VAAN (2008, p. 371, s.v. memini), qui suppose en outre une dissimilation ou un changement analogique pour expliquer le passage de *memnor à memor.