Le vocabulaire de la mémoire

en latin préclassique et classique

Jean-François THOMAS



1. Le processus de la mémoire : memini et memoria

Au-delà de la question étymologique, la relation entre les deux termes, le verbe memini et le substantif memoria, est définie ainsi par P. Burguière (1989, 194) : « En tout état de cause la démarche psychologique qui aboutit à memini et celle qui mène à memoria ne sont pas – ou ne semblent pas – identiques : l’une évoque une recherche active, l’autre une thésaurisation, une sauvegarde de l’essentiel en vue d’une utilisation différée. » Cette différence est cependant à nuancer.

1.1. Le verbe memini

Memini est le terme central du champ lexical avec ses quelque 650 occurrences sur la période. Il est assurément un verbe atypique sur les plans morphologique et sémantique. C’est un parfait dépourvu de présent, à la différence du type régulier amauit – amat ; il exprime le résultat dans le présent d’une action passée et, en tant que parfait résultatif, il lie de manière fort étroite deux valeurs : « j’ai acquis un souvenir et je l’ai en mémoire ». Si la première relève de la recherche active dont parle P. Burguière pour memini, la seconde n’est cependant pas étrangère au verbe. Les contextes mettent, en effet, l’accent sur telle ou telle nuance, comme le montrent les exemples suivants, empruntés à des genres différents.

1.1.1. Plaute

Dans une comédie de Plaute, inquiète de la conduite de son Lysidame de mari, Cléostrate lui dit :

  • Pl. Cas. 998 :
    Redi modo huc intro ; monebo, si qui meministi minus.
    « Allons, rentre à la maison ; je te dirai les choses, si tu n’arrives pas à te les rappeler. »

et l’effort pour l’informer (moneo) actualise en meministi minus l’absence d’effort pour ne pas prendre conscience de ce qui s’est passé. C’est plus l’aboutissement qui est envisagé lorsque, face aux propositions abusives et récurrentes du fils qui défend ses amours, le père réagit :

  • Pl. Merc. 1011 :
    Suam quisque homo rem meminit.
    « Chacun garde à l’esprit le souvenir de son intérêt. »

1.1.2. Cicéron

De l’échange privé, l’on passe au discours en public avec Cicéron, chez qui le rôle de la mémoire est un argument. Elle est, en effet, véritablement active quand elle lui permet de mesurer l’originalité de sa carrière d’homo nouus au terme d’un large regard sur l’histoire du consulat :

  • Cic. Leg. agr. 2, 3 :
    me esse unum ex omnibus nouis hominibus, de quibus meminisse possimus, qui
    « … que je suis le seul des hommes nouveaux dont nous puissions nous souvenir qui … »

Quelques pages plus loin, le mot se dit moins d’une action que d’un état, l’état de celui qui n’a même pas à l’esprit ce qu’il a lu quelques instants plus tôt dans une loi :

  • Cic. Leg. agr. 2, 26 :
    qui, quod in secundo capite scriptum est, non meminit in tertio.
    « … qui ne se souvient plus dans le troisième article de ce qui a été écrit dans le second. »

1.1.3. La poésie épique

La parole épique est aussi significative. Dans l’Enéide, face à Didon, Énée exprime son trouble quand il recherche son passé pour en parler devant la reine :

  • Virg. En. 2, 12-13 :
    quamquam animusmeminisse horret luctuque refugit
    incipiam …

    « quoique mon âme en deuil frissonne à ces souvenirs, déjà enfuie à leur approche, j’essaierai … » (trad. J. Perret, Paris, CUF).

Toujours avec memini, tel personnage de l’Enéide peut dire ce qu’il conserve du passé :

  • Virg. En. 7, 205 :
    Atque equidem memini (fama est obscurior annis) …
    « Oui, j’ai encore à l’esprit – la tradition s’est obscurcie avec les ans – que … »

Ce qu’exprime en somme memini, c’est le processus qui, grâce à un retour dans le passé, en ramène le souvenir et le conserve dans le présent. Memini dénote à la fois la saisie du passé et sa présence au moment actuel, une action et un résultat, mais pas seulement une recherche active. « J’ai dans l’esprit pour m’en être souvenu » serait la traduction la plus explicite, qu’il convient d’adapter en fonction des contextes, qui mettent l’accent sur l’un des deux aspects.

En outre, cette conjonction entre le processus de recherche et la conservation proprement dite du souvenir repose sur un lien des temporalités passée et présente. Tous les exemples réunis précédemment le montrent : l’expérient (ou le collectif d’expérients) qui se souvient se tourne vers un passé qui représente quelque chose pour lui encore dans son présent, parce qu’il est une partie de lui-même, de sa vie personnelle, de son rôle social ou de sa conscience de groupe. L’on rejoint des acquis de la neuroscience : « La façon dont on se remémore les événements », écrivent Yves Burnod et Katia Dauchot (2013, 57), « dépend de ce qui a été stocké, de sa propre vie, mais cela dépend également des autres activations qui peuvent se produire en même temps dans le cerveau. ». Tout se passe, en somme, comme si le « je » du présent retrouvait le « je » du passé, et retrouvait un « lui-même » à la fois identique et différent, du fait que le temps a fait son oeuvre.

Ce va-et-vient de la personne désignée par le sujet grammatical du verbe memini paraît représenté dans une scène du Miles gloriosus de Plaute où le soldat fanfaron Pyrgopolinice est accompagné de sa mémoire vivante Artotrogus, qui lui renvoie l’image de chacun des combats où il s’est personnellement illustré par ses victoires :

  • Pl. Mil. 42-45 :
    PY. Ecquid meministi ? AR. Memini : centum in Cilicia
    et quinquaginta, centum in Scytholatronia,
    triginta Sardis, sexaginta Macedones
    sunt homines quos tu occidisti uno die.

    « Pyrgopolinice. Est-ce que tu te rappelles … ? - Artotrogus. Je me rappelle : cent cinquante hommes en Cilicie, cent en Scytholatronie, trente Sardes, soixante Macédoniens, c’est le compte de ceux que tu as occis en un seul jour. » (trad. A. Ernout, Paris, CUF)

La dialectique des deux personnages sur scène représente le lien entre l’action de retrouver le passé à partir du présent et la maîtrise du passé : « Dans l’objet de mémoire, nous discernons un indice de nous-même qui présente à ce moment-là suffisamment de continuité avec notre existence pour être saisi comme partie de nous. » (Brun 1989, 127)

L’on mesure alors la différence avec le savoir : car le savoir, lui, est moins vécu que distancié par rapport à l’instance qui le fait exister. Le savoir est un tout constitué que l’expérient prend comme tel, sans penser la part d’expérience personnelle qui peut le nourrir. Le souvenir ne saurait être pensé sans le mouvement de la personne-expérient qui se retrouve dans ce passé. L’on sait quelque chose, mais l’on se souvient d’avoir été.

1.2. Memini et ses ‘synonymes’

Si memini signifie « J’ai dans l’esprit pour m’en être souvenu », la lexicalisation de l’effort pour se rappeler se fait par le verbe reminiscor. A Cicéron accablé par le deuil de sa fille Tullia, son interlocuteur donne ce conseil :

  • Cic. Fam. 4, 5, 5 :
    Etiam tu ab hisce rebus animum ac cogitationem tuam auoca atque ea potius reminiscere quae digna tua persona sunt, illam quamdiu ei opus fuerit uixisse, una cum re publica fuisse …
    « Fais mieux, détourne ton attention et ta pensée de ces considérations et rappelle-toi plutôt ce qui est digne de ton personnage : elle a vécu aussi longtemps qu’il le lui fallait, son existence a été inséparable de celle de la République … » (trad. J. Beaujeu, Paris, CUF)

Détourner la pensée, c’est l’orienter vers un autre but, c’est l’inciter à rechercher d’autres images de la défunte (reminiscere), mais, à ce stade, l’interlocuteur ne peut dire de Cicéron meministi.

Meminisse est évidemment très proche de recordari et les deux verbes se trouvent employés en symétrie, par exemple dans le passage suivant de César :

  • Cés., B.C. 3, 47, 5 :
    Recordabantur enim eadem se superiore anno in Hispania perpessos labore et patientia maximum bellum confecisse ; meminerant ad Alesiam magnam se inopiam perpessos, multo etiam maiorem ad Auaricum, maximarum se gentium uictores discessisse.
    « C’est qu’ils se rappelaient qu’après avoir enduré en Espagne, l’année précédente, les mêmes souffrances, ils avaient, à force de patience et d’efforts, terminé une guerre d’une importance considérable ; ils n’avaient pas oublié qu’après avoir enduré de lourdes privations au siège d’Alésia, et de beaucoup plus lourdes encore au siège d’Avaricum, ils en étaient sortis vainqueurs de peuples très puissants. » (trad. P. Fabre)

Mais deux différences sont à signaler. Recordari est moins fréquent (200 occurrences environ) que memini (650 occurrences) et, si ce dernier terme se trouve dans tout type de texte, le premier est surtout employé en prose. En outre, recordari peut s’employer pour insister sur le fait d’avoir durablement présent à l’esprit le souvenir, et cette nuance a un ancrage syntaxique net, puisque le verbe est construit avec cum suivi d’un nom ou d’un pronom renvoyant à la personne qui fait effort pour se représenter le passé et le faire vivre dans une certaine durée, qu’il s’agisse de la procédure judiciaire :

  • Cic., Cluent. 70 :
    Atque haec, iudices, quae uere dicuntur a nobis facilius credetis, si cum animis uestris longo interuallo recordari C. Staieni uitam et naturam uolueritis.
    « Mais ces faits véritables, juges, que j’expose, seront crus de vous plus facilement si vous voulez vous représenter après les années écoulées la vie et le caractère de Caius Staienus. » (trad. P. Boyancé)

ou plus largement de la conscience politique :

  • Cic. Mur. 50 :
    Quibus rebus qui timor bonis omnibus iniectus sit quantaque desperatio rei publicae, si ille factus esset, nolite a me commoneri uelle ; uosmet ipsi uobiscum recordamini.
    « Dans ces circonstances, quel effroi s’empara de tous les gens de bien, quel désespoir à propos du sort de la patrie, au cas où Catilina serait élu, ne me demandez pas de vous le rappeler ; revivez vous-mêmes vos souvenirs. »

Cette construction1), qui n’existe pas avec memini, oriente vers une nuance plus générale, celle d’un souvenir présent dans la durée comme en :

  • Cic., Fin. 1, 57 :
    Sed ut iis bonis erigimur quae exspectamus, sic laetamur iis quae recordamur.
    « Mais si nous élevons notre courage grâce aux biens que nous attendons, nous trouvons de la joie à nous ressouvenir. »

ou encore :

  • Liv. 6, 20, 15 (à propos de Manlius) :
    Populum breui, postquam periculum ab eo nullum erat, per se ipsas recordantem uirtutes desiderium eius tenuit.
    « Rapidement, après n’avoir craint aucun danger de lui, le peuple vécut dans son regret en ayant le souvenir de ses seules vertus. »

1.3. Les verbes meminisse, subuenire et fr. se souvenir

Pour exprimer l’activité cognitive, il existe un type de structure signifiant que quelque chose vient à l’esprit, comme en :

  • Cic., Q. Rosc. 24 :
    Quid ego nunc illa dicam, quae uobis in mentem uenire certo scio ?
    « Pourquoi dirais-je maintenant ce qui, je sais, vous vient sûrement à l’esprit ? »

Or le champ lexical étudié ici présente un phénomène curieux. L’équivalent aliquid uenit in memoriam ou in recordationem n’existe pas durant la période considérée dans la présente étude (la période préclassique et classique) et la première attestation s’observe un siècle après la génération de Tite-Live et Virgile, chez Aulu-Gelle :

  • Gell. NA 2, 3, 5 :
    Et quoniam ‘aheni’ quoque exemplo usi sumus, uenit nobis in memoriam Fidum Optatum, multi nominis Romae grammaticum, ostendisse mihi librum ‘Aeneidos’ secundum…
    « … mais puisque nous avons pris parmi nos exemples aussi le mot ahenus, il nous vient en mémoire que Fidus Optatus, grammairien romain du plus grand renom, m’a montré un exemplaire du deuxième livre de l’Énéide … »

Le travail de la pensée en général se lexicalise par « je pense à quelque chose », mais aussi par « quelque chose me vient à l’esprit », tandis que celui de la mémoire se lexicalise en latin d’abord uniquement par « je me souviens et j’ai en mémoire », memini ou recordor, qui est encore une forme personnelle.

Mais dit-on exactement la même chose quand on dit « je me souviens, j’ai en mémoire » et « quelque chose me (re)vient en mémoire » ? La première structure met l’accent sur le travail de la mémoire qui retrouve et fait exister le souvenir, la seconde sur une sorte d’autonomie du souvenir dont l’image finit par s’imposer à la mémoire. Tout ce qui est apparu sur l’activité de la mémoire se trouve corroboré par l’usage systématique d’un sujet animé (expérient) avec memini, et l’on comprend alors que ne soit pas première la structure « quelque chose me vient en mémoire » au caractère plus impersonnel.

Or le français présente un phénomène analogue. La structure aliquid subuenit du latin tardif est à l’origine de l’ancien-français me suvenir « il me souvient que »2) et ‘l’impersonnel’ anc.-fr. sovent, issu de lat. subuenit, a donné le français moderne souvient, mais ce dernier fut refait en une structure personnelle par la pronominalisation, fr. il me souvient devenant je me souviens que, mettant au cœur du processus le « je »3).

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1) De même : Cic., Cael. 43 ; Phil. 2, 1 ; Fam. 5, 17, 1 ; 15, 15, 1 ; 15, 21, 5.
2) Chanson de Roland, 3488 : De grand dolur li poüst suvenir. « Il pourrait se souvenir d’une grande douleur. »
3) Sur cette question, voir CHOCHEYRAS 1985.