Lieux, territoires et paysages en latin

Jean-François THOMAS



3. L’expression de la notion de paysage en latin

Ce que recouvre le mot fr. paysage, c’est une saisie dynamique où l’esprit parcourt une certaine étendue pour en saisir l’unité dans la combinaison entre la nature, les techniques et la culture des hommes1), pour en saisir une vision plus personnelle et nourrie d’impressions2). Or durant la période retenue dans cette étude, il n’existe pas de lexème latin qui corresponde exactement au fr. paysage.

3.1. Les syntagmes locus amoenus et amoenitas loci

Les syntagmes locus amoenus et amoenitas loci expriment l’agrément du lieu qui se dégage d’une impression ressentie par une certaine vision de l’espace. Cicéron précise que la demeure fastueuse de Verrès à Syracuse est située dans un lieu qu’il qualifie d’amoenus « agréable » :

  • Cic. Verr., II, 5, 80 :
    amoeno sane et ab arbitris remoto loco
    « … dans un lieu vraiment agréable et loin de tout témoin … » (trad. G. Rabaud).

Entre collines et promenades le long de la mer, dans son domaine de Pouzzoles, Cicéron s’interroge :

  • Cic. Att. 14, 13, 1 :
    est mehercule, ut dixi, utriusque loci tanta amoenitas ut dubitem utra anteponenda sit
    « …ma foi, comme je l’ai dit, les deux endroits ont tant de charme que je ne sais lequel préférer … »

Sans doute le regard du locuteur se porte-t-il sur un paysage, mais ce à quoi amoeno loco et loci amoenitas renvoient, c’est plus à une appréciation sur le lieu qu’à la saisie globalisante qui fait passer du lieu au « paysage » et qui le fonde comme tel3).

3.2. Jardins et fresques paysagers

L’art des jardins (Grimal 1984, 90-97) est exprimé par topiarium « jardin d’ornement », topiarius « jardinier-paysagiste », pour employer un terme moderne, et les premières occurrences se trouvent chez Cicéron4). L’ornementation consiste en une véritable recomposition des éléments, le lierre et les statues, avec l’animation d’une saynète comme si les statues mettaient en valeur les plantes5), selon un jeu qui n’est pas sans rappeler le mécanisme de saisie du paysage6).

Ces jardins paysagers sont aussi représentés sur des fresques paysagères. Les deux entretiennent ensuite des liens très étroits et sont désignés par le même terme, topia (cf. Rouveret 2004, 332). L’on mettra ainsi en parallèle, pour les décors de jardins, ce passage de l’Appendix Vergiliana, Copa :

  • Appendix Vergiliana, Copa (v. 7-8) :
    Sunt topia et celybes, cyathi, rosa, tibia, chordae
    et triclia umbrosis frigida arundinibus

    « Il y a des bosquets et des tonnelles, des coupes, roses, flûtes, lyres et sous les roseaux ombreux de fraîches salles à manger. » (trad. A. Rouveret)

et, pour les paysages peints :

  • Vitruve 7, 5, 2 :
    ut … ambulationibus uero propter spatia longitudinis uarietatibus topiorum ornarent ab certis locorum proprietatibus imagines exprimentes : pinguntur enim portus, promunturia, litora
    « … pour les galeries, ils tirèrent parti des espaces que procure leur longueur, et les décorèrent de paysages variés, empruntant des images à des particularités topographiques précises : on peint ainsi des ports, des promontoires, des rivages, des cours d’eau … » (trad. B. Liou et M. Zuinghedau).

La formule de Vitruve lie étroitement les peintures aux spécificités du terrain (ab certis locorum proprietatibus imagines exprimentes), et la coexistence des deux entités dans le sémantisme de topia n’est pas sans rapport étroit avec une conception stoïcienne de la représentation : « Si l’art du paysage, tel que le conçoivent les stoïciens et les théoriciens de la peinture après eux, est la représentation moins des objets particuliers que de ce qui fait leur particularité, les peintres devront s’attacher, non pas à reproduire des scènes réelles mais des éléments typiques des choses », écrit P. Grimal (1984, 93).

3.3. La lexicalisation du paysage

Deux syntagmes surtout paraissent, dans certaines de leurs occurrences, référer à la notion de paysage : loci facies et regionis forma.

La première attestation de loci facies se trouve chez Ovide :

  • Ov., Pont., 1, 2, 23-24 :
    Adde loci faciem nec fronde nec arbore tecti
    et quod iners hiemi continuatur hiems

    « Ajoute l’aspect du lieu dépourvu de feuillages et d’arbres et l’hiver succédant à l’hiver engourdi. » (trad. J. André)

En parallèle avec quod … hiems qui s’applique à l’hiver, loci faciem s’applique lui aussi à la propriété naturelle de la région. Il est donc plus proche de ce que recouvre natura loci que de ce que recouvre le fr. paysage avec la vision dynamique et intériorisée de l’espace.

Un autre exemple de ce syntagme est fourni par ce passage dans lequel Tacite décrit l’île de Capri, où s’exila Tibère :

  • Tac. Ann. 4, 67, 2 :
    Caeli temperies hieme mitis obiectu montis quo saeua uentorum arcentur ; aestas in fauonium obuersa et aperto circum pelago peramoena ; prospectabatque pulcherrimum sinum, antequam Vesuuius mons ardescens faciem loci uerteret7).

Sans doute traduira-t-on de même par « aspect du pays », mais le contexte est bien différent du passage d’Ovide. La description est plus large (la température et les vents, une perspective élargie de l’île au golfe) et, plus encore, une appréciation (pulcherrimum sinum) liée à l’histoire du lieu. Tout cela donne une vision dynamique propre au paysage, en l’occurrence celui d’un regard qui dépasse les composantes pour les unir dans une recomposition.

Il s’opère une valorisation, mais ce n’est pas le cas en Tac. Ann. 14, 10, 3. Néron fixe la côte après l’assassinat de sa mère Agrippine et il est affecté par la tristesse à certains moments :

  • Tac. Ann. 14, 10, 3 :
    Quia tamen non, ut hominum uultus, ita locorum facies mutantur, obseruabaturque maris illius et litorum grauis aspectus – et erant qui crederent sonitum tubae collibus circum editis planctusque tumulo matris audiri –, Neapolim concessit8).

La facies loci (ici locorum facies) s’anime d’une dynamique du regard (grauis aspectus) et l’« aspect des lieux » (cf. traduction de P. Wuilleumier) devient un paysage. Si le visage (uultus) par l’ensemble de ses traits dégage une expression et peut se moduler, la facies provoque de même une impression, au sens fort du terme : le paysage rappelle à Néron le souvenir du meurtre et sa culpabilité dans une évidence qui rend vaine l’apparence que le prince veut se donner.

La lettre 2, 17 de Pline le Jeune est particulièrement intéressante. Il y décrit sa propriété du Laurentin (1 et 3) :

  • Pline le Jeune, Ep. 2, 17, 1 et 3 :
    desines mirari, cum cognoueris gratiam uillae, opportunitatem loci, litoris spatium … Varia hinc atque inde facies ; nam modo occurrentibus siluis uia coartatur, modo latissimis pratis diffunditur et patescit ; multi greges ouium, multa ibi equorum, boum armenta, quae montibus hieme depulsa herbis et tepore uerno nitescunt9).

La traduction de facies par paysage (cf. traduction d’H. Zehnacker) est justifiée, car un mouvement circulaire de la vue saisit différentes occupations du sol (hinc atque inde ; les forêts et les prés), l’emprise de chacun sur l’autre bouge (siluis uia coartatur ; pratis diffunditur uia), un regard imprégné de beauté baigne l’ensemble (cognoueris gratiam uillae). Ce n’est pas la simple description topographique du lieu, mais la perception animée de véritables paysages. L’emploi particulier de facies pour le paysage se rattache à sa signification « aspect général »10).

3.4. Le syntagme regionis forma

Regionis forma est employé par Pline le Jeune pour sa propriété de Toscane :

  • Pline le Jeune, Epist. 5, 6, 7 :
    Regionis forma pulcherrima. Imaginare amphitheatrum aliquod immensum et quale sola rerum natura possit effingere. Lata et diffusa planities montibus cingitur, montes summa ui parte procera nemora et antiqua habent, frequens ibi et uaria uenatio11).

et, dans un développement trop long pour être cité, l’auteur poursuit en détaillant la végétation et les occupations du sol en différents étagements sur les coteaux. N. Méthy comprend regionis forma par fr. pays, mais la description suit un ordre, de l’amphitheatrum à la plaine et aux montagnes qui le créent ; elle s’attache aux différentes activités selon les endroits (chasse, agriculture) et porte un jugement esthétique traduisant lui-même un profond attachement. C’est en quelque sorte le croisement du regard du géographe moderne et de l’œil neuf capable de voir les choses autrement. L’on aura reconnu les deux composantes de la notion de paysage et l’on peut introduire le terme dans la traduction « le paysage de la région est très beau ». Cette signification de forma se rattache à celle de « forme générale » et forma correspond au grec σκῆμα12).

3.5. Paysages et tableaux animés

Existe-t-il un élément culturel qui serait le corollaire de cette vision dynamique propre au paysage ? Il n’est pas indifférent que parallèlement se développe l’art des tableaux animés avec, à côté des scènes paysagistes ou horticoles, des spectacles champêtres, des situations de la vie urbaine13).

Lorsque Pline le Jeune écrit :

  • Pline le Jeune, Epist. 2, 17, 21 :
    a pedibus mare, a tergo uillae, a capite siluae : tot facies locorum totidem fenestris et distinguit et miscet < zotheca >.

les facies locorum que permet de saisir la disposition du boudoir (zotheca) se détachent comme autant de tableaux à travers les fenêtres : « … à ses pieds on a la mer, derrière soi les villas, en face les bois : autant de paysages différents qu’il distingue et réunit par un nombre équivalent de fenêtres. » (trad. H. Zehnacker).

Pline compare d’ailleurs la vue saisie d’un point d’observation à un tableau peint :

  • Pline le Jeune, Epist. 5, 6, 13 :
    Magnam capies uoluptatem, si hunc regionis situm ex monte prospexeris. Neque enim terras tibi, sed formam aliquam ad eximiam pulchritudinem pictam uideberis cernere.
    « Tu auras grand plaisir à contempler le panorama du site du haut de la montagne, car ce ne sont pas des terres, mais un dessin d’une rare beauté que tu auras l’impression de voir. » (trad. N. Méthy)

De cette association entre la vie et la peinture, l’on rapprochera un fait linguistique non négligeable : fr. paysage a d’abord désigné un tableau représentant un pays. Sa première attestation connue remonte à 1493, chez Jean Molinet, un poète de Valenciennes, vivant donc dans la province de Flandre, ce qui laisse supposer, outre l’influence culturelle de la peinture flamande14), un calque du néerlandais landschap « l’état du pays ».


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1) C’est le paysage des géographes, que J.–R. PITTE (2003, 19) définit ainsi : « expression observable par les sens à la surface de la terre de la combinaison entre la nature, les techniques et la culture des hommes » et il ajoute : « il ne peut être saisi que dans sa dynamique. »
2) « Le paysage, c’est l’aspect des lieux, c’est le coup d’œil, c’est une distance que l’on prend par rapport à sa vision quotidienne de l’espace. Le travail agricole étant le plus souvent incompatible avec cette disponibilité de temps et d’esprit, l’environnement est rarement ‘paysage’ pour ces agriculteurs … Le registre esthétique semble phagocyté par l’utilitaire, le beau défini par l’utile. » (ROGER 1997, 27)
3) Cette composition du regard a fait de l’amoenus locus un thème littéraire avec ses codes et ses significations : voir BONJOUR 1975, 406-419 ; sur le lieu sauvage, voir TRINQUIER 2004.
4) Cic. Ad Quint. 3, 1, 5 : Topiarium laudaui : ita omnia conuestiuit hedera, qua bassim uillae, qua intercolumnia ambulationis, ut denique illi palliati topiariam facere uideantur et hederam uendere. « J’ai félicité le jardinier : il a si bien tout revêtu de lierre, tant le mur de soutèlement de la villa que l’intervalle des colonnes de la promenade, que finalement les statues de personnages grecs ont l’air de s’occuper de jardinage et de recommander le lierre à notre attention. » (trad. L.-A. CONSTANS)
5) De même Pline HN 12, 22 ; 15, 122 et 130 ; 16, 70 et 76 ; 18, 265 ; 21, 68 ; 22, 62 et 76 ; 25, 81.
6) De cet art des jardins, une bonne illustration est donnée par un passage de Pline l’Ancien (HN 16, 140, à propos du cyprès) : …coercitaque gracilitate perpetuo tenera trahitur etiam in picturas operis topiarii, uenatus classesue et imagines rerum tenui folio breuique et uirente semper uestiens. « …en ramassant ses formes naturellement grêles, on fait représenter à cet arbre toujours tendre des tableaux décorant les jardins : chasses, flottes, et autres sujets qu’il revêt de son feuillage fin, court et toujours vert. » (trad. J. ANDRE)
7) « La température y est douce en hiver grâce au rempart qu’oppose une montagne à l’âpreté des vents ; l’été, exposé au zéphyr et favorisé aussi par l’étendue de la mer environnante, est délicieux ; et de là se découvrait le plus beau des golfes avant que l’éruption du Vésuve eût changé l’aspect du pays. » (trad. P. WUILLEUMIER)
8) « Cependant, si l’homme change de visage, l’aspect des lieux ne change pas, et la vision incessante de cette mer et de ces rivages l’importunait – on croyait même entendre le son de la trompette funèbre sur les collines environnantes et des gémissements sortir du tombeau de sa mère ; il se retire donc à Naples. » (trad. P. WUILLEUMIER)
9) « Tu cesseras de t’étonner quand tu connaitras l’agrément de la demeure, la qualité du site, l’étendue du rivage … De tous côtés le paysage est varié, car tantôt la route se faufile dans les bois qui l’entourent, tantôt elle s’élargit et s’étale au milieu de vastes prairies. On voit là beaucoup de troupeaux de moutons, beaucoup de troupes de chevaux et de bœufs qui, chassés de la montagne par l’hiver, s’engraissent en paissant dans la tiédeur printanière.» (trad. H. ZEHNACKER)
10) La parenté morpho-sémantique avec facere « faire » est explicitée par Varron (L. L. 6, 78) : proprie nomine dicitur facere a facie, qui rei quam facit imponit faciem. « On dit, à proprement parler, « faire » (facere) pour celui qui impose une façon à la chose qu’il fait. » (trad. P. FLOBERT)
11) « Le pays est d’une grande beauté. Figure-toi un amphithéâtre, immense et tel que seule la nature peut en créer. Une plaine vaste et étendue est entourée de montagnes. Les montagnes dans leur partie supérieure portent d’antiques et hautes futaies, le gibier y est abondant et varié. » (trad. N. METHY)
12) Voir CONSO 1990, 492-507 et ROUVERET 2004, 342.
13) Cf. CROISILLE 1976, 378.
14) Cf. ROGER 1997, p. 19.