Lieux, territoires et paysages en latin

Jean-François THOMAS



I. Le substantif locus (singulier), loci – loca (pluriel)

Le substantif locus présente une très riche polysémie, où prédomine le sens de « lieu, endroit, place » par rapport aux autres1), mais ce sens est porté par deux formes, le masculin et le neutre pluriels, phénomène rare qui laisse attendre deux significations. Le Grand Gaffiot parle de « lieux isolés, particuliers » pour le masculin loci (nominatif pluriel) – locos (accusatif pluriel), d’« emplacement, pays, contrée, région » pour le neutre loca.

Cette distinction pose deux problèmes : quelles sont ses implications sur la représentation de l’espace et pourquoi l’idée de vaste étendue est-elle liée à la forme de neutre ? Pour s’en tenir aux nominatif, vocatif, accusatif, seules formes où le neutre et le masculin se distinguent, l’on observe la prépondérance de loca (670 occurrences) par rapport à loci-locos (80 occ.), ce qui laisse supposer que le masculin a un emploi plus marqué et plus spécifique.

1. 1. Le masculin pluriel loci

Sur les 80 occurrences de loci, la moitié environ relève de la langue militaire. Le mot désigne la position tenue par les troupes :

  • Sall. J. 66, 1 :
    Iugurtha … cum magna cura parare omnia, cogere exercitum, … communire suos locos, arma, tela … reficere aut commercari …2).

où l’emploi de locos comme complément de communire « protéger » et sa juxtaposition avec arma et tela « traits » font des locos en question non les territoires conquis, mais les points d’ancrage nécessaires en vue de lancer les opérations. Le masculin pluriel s’applique à une sectorisation de l’espace comme en :

  • Liv. 5, 35, 1 :
    manus Cenomanorum … cum transcendisset Alpes, ubi nunc Brixia ac Verona urbes sunt locos tenuere3).

car dans la vaste étendue des vallées alpines, les locos constituent les points particuliers où se sont développées les villes. Ces lieux ainsi isolés dans une étendue plus vaste ne constituent pas de simples divisions de l’espace, aspect exprimé plutôt par regio, mais il s’ajoute souvent l’idée que les loci ont un devenir. Cette mise en perspective historique du lieu s’observe en plusieurs passages, comme :

  • Virg., En. 1, 365-366 :
    Deuenere locos ubi nunc ingentia cernes
    moenia surgentemque nouae Karthaginis arcem

    « Ils arrivèrent en ces lieux où tu verras maintenant d’énormes murailles et, surgissant de terre, la citadelle de la neuve Carthage » (trad. J. Perret, Paris, CUF)4).

Les lieux - loci - focalisent l’évolution, en étant des points de repère des constantes et des changements. Dans cette particularisation de l’espace, les loci sont tour à tour des lieux de rassemblement en fonction des préoccupations politiques (Sall., B. J. 30, 1), des places au cirque (Tac, Ann. 15, 32, 1), des points dangereux sur une route (Prop. 4, 8, 22), des précipices de l’erreur où tomberait un esprit qui ne compterait plus sur les sens (Lucr. 4, 509), des endroits auxquels sont attachés des événements particuliers, tels les souvenirs douloureux d’une bataille5).

Qualifier ces loci de lieux isolés et particuliers pour reprendre la formule du Grand Gaffiot reste tout à fait légitime, mais, à l’examen des contextes, l’on précisera deux choses : d’abord, leur spécificité se mesure toujours à l’intérieur d’un ensemble plus vaste, explicite ou implicite ; d’autre part la particularisation est liée à une action humaine qui fait quelque chose de ce point dans l’espace. Si la géographie peut exercer une contrainte, les loci sont toujours présentés comme le fruit d’une appropriation par les hommes de points précis dans l’espace. L’on proposerait comme définition de type lexicographique : /lieu/ /isolé sur un espace plus étendu/ /par et pour une action déterminée/.

1.2. Le neutre pluriel loca

Le phénomène important, qui fait déjà la différence avec loci, est l’emploi très usuel de loca avec des adjectifs décrivant des propriétés physiques du lieu qui n’est alors plus une position, un point, mais une zone considérée dans la caractéristique géographique qui fait son unité. Les loca sont ainsi aperta :

  • Cés., B.G. 2, 19, 5 :
    neque nostri longius quam quem ad finem porrecta loca aperta pertinebant cedentes insequi auderent …6).

ou à l’inverse les loca aspera et montuosa bloquent l’avancée de l’armée :

  • Cés., B.C. 1, 66, 4 : … loca aspera et montuosa ; qui prior has angustias occupauerit, ab hoc hostem prohiberi nihil esse negotii7) .

Les traités d’agriculture utilisent très couramment loca accompagné d’adjectifs énonçant les propriétés des terrains :

  • Caton, Agr. 50, 2 :
    Ea loca primum arato quae sicissima erunt.
    « Laboure d’abord les endroits qui seront les plus secs. »

César qualifie de fertilissima une région par rapport à d’autres régions de Germanie :

  • Cés. B.G. 6, 24, 2 :
    ea quae fertilissima Germaniae sunt loca circum Hercyniam siluam8).

De même, Pline l’Ancien et Pomponius Méla caractérisent les loca soit par leur propriété inhérente9), soit par leur position centrale sur un itinéraire10).

De telles particularités géographiques de zones étendues sont de manière prédominante exprimées par loca, d’où un sémème : /zone/ /isolée sur un espace plus étendu/ /caractérisée par des particularités géographiques/. L’équivalent avec loci reste exceptionnel durant la période (Liv. 7, 25, 3 ; Virg., En. 6, 265)11).

Quant à l’usage du neutre pour la dénomination d’une zone définie par ses propriétés, elle tient à ce que ce genre est issu du collectif : le collectif globalise à l’échelle d’un secteur partageant une spécificité (loca), tandis que le pluriel additionne des singularités, en l’occurrence avec loci plusieurs points précis considérés dans un espace donné. L’analyse sémantique et l’approche morphologique invitent, en somme, à distinguer un repérage sélectif de l’espace (loci) et une extension (loca).

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1) Autres significations : « place, occasion, prétexte », « place, rang, rôle », « point, question, matière, sujet », « point d’une argumentation, lieu commun ».
2) « … Jugurtha … fit tous les préparatifs avec un grand soin, rassembla l’armée, fortifia ses positions, fit réparer ou acheter des armes offensives ou défensives… » ; de même Sall., J. 18, 4 ; 76, 1 ; 87, 4 ; 97, 1 ; Sil. It. 9, 620 ; 14, 114 ; Tac., Hist. 2, 42, 2 ; 2, 70, 2 ; 4, 82 ; Ann. 2, 20, 1 ; 12, 14, 1 ; 13, 36, 1. 13, 37, 2.
3) « … une troupe de Cénomans, après avoir passé les Alpes, …occupa les points où se trouvent aujourd’hui les villes de Brixia et de Vérone. »
4) De même Sall., J., 78, 1 ; Virg., En. 9, 386 ; Sil. It. 1, 24 ; 12, 568.
5) Tac., Ann. 1, 61, 1 : … incedunt maestos locos uisuque ac memoria deformes … « … on s’avance en ces lieux lugubres, pleins d’images et de souvenirs affreux … » (trad. P. WUILLEUMIER) ; de même Vell. Pat. 2, 116, 1 ; Tac., Hist. 2, 70, 3.
6) « … et les nôtres n’osaient pas les poursuivre au-delà de la limite où finissait le terrain découvert. » (trad. L.-A. Constans)
7) « … un terrain difficile et montagneux : qui occupera le premier ces défilés pourra sans aucune peine en interdire l’accès à l’adversaire » (trad. L.-A. Constans) ; de même Sall., J. 38, 1 ; 54, 3 ; Cic., Att. 5, 18, 2 ; Nép. Eum. 8, 4 ; Liv. 3, 7, 3 ; 9, 13, 6 ; 44, 18, 2.
8) « … les contrées les plus fertiles de la Germanie autour de la forêt Hercynienne … »
9) Pline l’Ancien, HN 2, 211 : … in Veiente … loca sunt, in quibus in terram depacta non extrahuntur. « … sur le territoire de Véies, Il y a des zones où l’on ne peut arracher ce qui a été enfoncé en terre. » ; de même Pline HN 2, 185 ; P. Méla 3, 60.
10) P. Méla 2, 116, 53 : per ea loca Syriam petens … « … il cherchait en traversant ces parages à gagner la Syrie … » ; de même Pline HN 2, 95 ; 4, 13 ; 31, 22.
11) L’usage du masuclin loci se développe un peu à la fin du +Ier siècle ap. J.-C. : Val. Flac. 2, 39 et Tac., Ann. 6, 34, 2.