Couleur et Végétation : flōs, flāuus

Alain CHRISTOL (Université de Rouen)



4. Les noms de la fleur

Dans une partie au moins de l’indo-européen, il a existé un nom de la fleur *H2endhes, conservé en grec, ἄνθoς (védique andhas « herbe, plante »). Mais il a été remplacé ailleurs par des formations d’origine variée.

4.1. Latin flōs

Le nom de la fleur flos est ancien en latin (Plaute) et le mot a des parallèles italiques : osque FLUUSAÍ « Florae » (Ve 21, Pompei), sabin mesene flusare (abl.) « au mois de Flore » (Ve 227 ; DUPRAZ 2010, p. 507)1).

On explique flos comme un dérivé à suffixe * os- (m.) de la « racine » i.-e. *bhelH-, avec degré plein, soit *bhleH3-os- (Schrijver 1991, 131), plutôt qu’avec degré zéro : *bhloHs- > flōs (Meiser 2006, 57). Autre explication : on a proposé un suffixe de nom d’agent * ōs, à valeur collective (Stüber 2002, 76).

4.2. Lat. flōrus

L’adjectif florus, -a, -um pourrait être apparenté à flos, mais la relation sémantique reste obscure, et l’était déjà, semble-t-il, pour les Latins :

  • « Ce mot [= florus] n’a pas de rapport par contre avec flos, chromatiquement au moins, malgré l’explication de Servius… Si les Latins avaient eu le sentiment que ce florus se rattachait sémantiquement à flos, ils auraient vu dans son emploi une image… Il faut donner à florus dans la poésie ancienne… où il est réservé à la qualification des cheveux, le sens de « blond » qui est celui de flavus… » (André 1949, p. 148)

C’est donc comme variante rare de flauus « blond » que florus apparaît dans les textes.

4.3. Germanique bloma et blavo ; celtique *blātu

Dans les langues germaniques, une même base *bhel- sert à former le nom de la fleur et l’adjectif « bleu », ainsi qu’un verbe signifiant « fleurir » :

a) « fleur » : got. *bloma (acc. pl. blomans = gr. τὰ κρίνα « lys », Matth. VI, 28), v.-h.-a. bluomo (m), v.-isl. blómi (m.) et blom (nt, collectif), all. Blume (f) : EWAhd II, 208.

b) « bleu » : v.-h.-a. blao/ blaw- « bleu » ; v.-isl. blár, blá, blatt « bleu sombre, livide » (couleur du plomb, d’une ecchymose, du deuil – traduit līvidus) : EWAhd II, 161. On rapproche lat. flāvus et gall. blawr « gris, gris bleu » (Kluge, p. 90). Pour « bleu », le gallois a glas, qui signifie aussi « vert », en concurrence avec gwyrdd « vert » (emprunté à lat. viridis).

c) « fleurir » : all. blühen, d’où Blüte (f.) « fleur ». Avec la même évolution phonétique on a all. glühen « être en feu, rougeoyer », de *ghlō .

On pose, pour le germanique commun, *blōman « fleur » et *blēwa , adjectif de couleur (EWAhd II, 208 et 161). Il est possible que le nom de la « feuille » (all. Blatt, v.-isl. blað) appartienne à la même base. Ce qui est remarquable, c’est que le germanique est le seul à avoir une forme verbale (LIV2 88).

En celtique, la même « racine » *bhelH- donne un nom de la fleur :

Irl. bláth (m.), m.-gall. blawd (m.) « flower, blossom, bloom ».

On pose un ancien thème en * tu-, *blātu (Schrijver 1995, 179).

4.4. Fleur et couleur

La base i.-e. *kwoito- « brillant » (sk. śveta « blanc ») semble avoir eu un double traitement en slave, avec spécialisation sémantique des deux formes concurrentes :

(a) Traitement vélaire : *kwoito : « fleur, couleur » v.-sl. : цвѣтъ, цвѣтьцъ / cvĕtŭ, cvětĭcŭ, russe : цветoк/ cvetok, pol. kwiat « fleur », mais r. цвет / cvet « couleur »,

(b) Traitement sifflant, *swoito : « lumière » v.-sl. свѣтъ / světŭ « lumière, monde ».

La fleur est ce qui est lumineux, ce qui a de la couleur. Peut-être faut-il supposer une étape intermédiaire « rouge », car le passage de « coloré » à « rouge » est bien attesté, le rouge étant la couleur par excellence.


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1) On retrouve FLVSARE dans l’inscription V18 de DUPRAZ (2010, p. 271-296), inscription en latin qui a inclus quelques termes osques, comme flusari , de *bhlōsāri, parallèle à lat. flōrālis.