Couleur et Végétation : flōs, flāuus

Alain CHRISTOL (Université de Rouen)



1. Introduction sur la lexicalisation de la couleur

1.1. Nommer les couleurs

Le lexique des couleurs est un domaine où la notion de structure est particulièrement pertinente. Il se construit à partir des trois pôles, avec une double opposition :

couleur [rouge] ~ absence de couleur [blanc + noir]

et

lumière [blanc/ clair] ~ absence de lumière [noir/ foncé].

Entre ces pôles se situe une zone à l’intérieur de laquelle le maillage lexical varie non seulement d’une langue à l’autre, mais aussi à l’intérieur d’une même langue, selon les époques et les contextes1) :

1.2. Du spectre au lexique

Il est impossible d’établir un découpage universel du spectre lumineux. Et même si la plupart des langues ont des termes pour « noir », « blanc » et « rouge », leur extension varie d’une langue à l’autre et le latin montre que « noir » (ater et niger) ou « blanc » (albus et candidus) ne sont pas nécessairement perçus comme des notions simples.

Nous avons montré ailleurs (Christol 2010) que « noir » est une notion abstraite, que l’on peut atteindre par plusieurs cheminements, l’accumulation de la saleté, la saturation du bleu ou celle du rouge.

Il y a donc un décalage entre une analyse physique du spectre lumineux et la grille lexicale. Les Anciens étaient déjà sensibles à ce fossé ; ainsi Aulu-Gelle :

  • Gell. NA II, 26,3 :
    Plura … sunt in sensibus oculorum quam in uerbis uocibusque colorum discrimina.
    « Il y a plus de nuances dans la perception des yeux que dans les mots et les noms des couleurs. »

Ce que confirment les auteurs modernes :

  • « Percevoir les couleurs et les nommer sont deux choses distinctes. » (André 1949, p. 19)

La différence dans le découpage lexical du spectre lumineux entre l’Antiquité et le monde moderne avait conduit à supposer une « cécité chromatique » des Anciens, hypothèse qui se fondait sur l’idée que notre conception était juste et devrait être universelle. Une telle hypothèse est aujourd’hui rejetée, à juste titre :

  • « Cercheremo di dimostrare che quello che sembrava un sicuri sintomo di percezione debole o addiriture di insensibilità al colore (Farbenblindheit), e invece il risultato sul piano linguistico di una intuizione che, per essere affatto diversa da quella di noi moderni, si reflette in una terminologia non facilemente riducibile ai nostri criteri distintivi, ma non per questo priva di una sua interiore ragione. » (d’Avino 1958,100)
  • « Ces théories [sur la prétendue ‘cécité’] … confondent le phénomène de vision (en grande partie biologique) avec celui de perception (en grande partie culturel). En outre, elles oublient ou ignorent l’écart, parfois considérable, qui existe, à toute époque, dans toute société, chez tout individu, entre la couleur ‘réelle’ (si tant est que cet adjectif veuille dire quelque chose), la couleur perçue et la couleur nommée. » (Pastoureau 2000, 24)

En fait, dans l’Antiquité comme aujourd’hui, un nom de couleur se définit par l’ensemble des référents qu’il peut qualifier :

  • « For ancient texts the place of a colour name within any range so wide is possible only by noting to what objects the colour name is applied. » (Bailey 1974, 369)

Pour prendre un exemple français, si l’on s’en tient à la localisation chromatique, blond recoupe jaune. En fait, le premier adjectif est soumis à des contraintes lexicales : il peut qualifier les cheveux, la bière, le tabac, le sucre (vergeoise blonde), termes pour lesquels jaune est exclu2). On a donc une distribution en partie arbitraire, qui impose au locuteur la mémorisation des contextes.


Retour au plan ou Aller au §2

1) CHRISTOL (2002, 29-30) et (2004, 88-91).
2) Le locuteur qui transgresse volontairement ces règles recherche un effet de surprise, avec souvent une intention dépréciative ; dire de quelqu’un il a les cheveux jaunes suggère une teinture ratée ou un manque de soins ; une bière jaune sera perçue comme un liquide de mauvaise qualité, difficile à identifier.