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dictionnaire:uanitas6 [2013/01/06 19:05]
garrido créée
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desiderio
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-<html><div class="titre">uānĭtās, -tātis f.</div></html> \\  <html><center><big><big>(substantif)</big></big></center></html> +<html><class="lestitres">uānĭtās, -tātis f.</p></html><html><center><big><big>(substantif)</big></big></center></html>  
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 ====== 6. Histoire du lexème ====== ====== 6. Histoire du lexème ======
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 ===== 6.1. Histoire au cours de la latinité. Evolution des emplois ===== ===== 6.1. Histoire au cours de la latinité. Evolution des emplois =====
  
-====6.1.1. Origine de la valeur « trompeur, fallacieux »==== 
  
-Dans la mesure où //bilinguis// apparaît dès ses premières occurrences avec ses trois valeurs, il est difficile de reconstruire le processus sémantique qui a mené de l’une à l’autre etplus particulièrement de décider de laquelle des deux valeurs A « qui a deux langues » ou B « qui parle deux langues » il faut partir pour expliquer l’existence de la valeur C « fallacieuxtrompeur ». Celle-ci peut en effet dériver soit du caractère bifide des reptiles et, parmi eux, de la vipère, qui symbolise précisément la tromperie et la méchanceté, soit de la capacité de parler deux languesqui donne à celui qui la possède le pouvoir de donner deux versions différentes d’une même histoirepar exemple. Le locuteur « bilingue » peut donc paraître « non fiable » à celui qui n’est pas bilingue.+Vānitās montre un glissement progressif de l’erreur de jugement qui masque la vérité (« mensonge », « illusion »« légèreté ») à la volonté de faire impression sur l’entourage ou le groupe socialde manière illusoire, par « vanité ». Tout le problème est d’expliquer le développement de ce sens. Une influence de uānus est impossiblebien que l’adjectif soit la base du substantifcar il signifie « vide, dégarni », « inutile »« trompeur » et jamais « vaniteux » [[dictionnaire:uanitas6#6.2. Etymologie et origine|voir § 6.2]]. \\  Si un terme a pu favoriser le développement du sens de « vanité » dans uānitās, c’est uāniloquus. Quand Mercure dit à Sosie :
  
-Les occurrences relevées chez les auteurs les plus anciens ne permettent pas de trancher la question de manière définitive. Cependant, on peut dire que chez Plaute au moins, la valeur négative et méprisante de « non fiable, trompeur, fallacieux » dont se charge //bilinguis//, ne se relie pas à la capacité de parler deux langues distinctes ; en effet, il n’est pas besoin de parler deux langues pour donner deux versions différentes d’un même fait selon les interlocuteurs auxquels on s’adresse : c’est ce que Callicles reproche aux deux servantes dans le //Truculentus// (cf. [[:dictionnaire:bilinguis4detaille#A. Qui possède deux langues|§ 4.2.A]] ). La valeur « trompeur, fallacieux », étant donnée l’allusion explicite aux reptiles, doit donc plutôt être reliée à celle de « bifide ». 
  
-Une preuve inverse nous est fournie par la comédie du //Poenulus//où Plaute fait plusieurs fois allusion au ‘bilinguisme’ en donnant des exemples concrets ; alors qu’on s’attendrait à trouver //bilinguis// dans cette piècel’adjectif n’y figure dans aucun des deux sens qui correspondent aux deux caractéristiques du ‘Cartaginois’ qui donne le titre à la comédie, à savoir la capacité de maîtriser des langues diverses et l’absence de fiabilitéCes deux caractéristiquesqui représentaient le prototype de tout Cartaginois aux yeux des Romainssont évoquées dans les termes suivants pour présenter la figure du protagoniste au début de la comédie :+  *Pl. Amph. 378-379 : \\  […] Ergo istoc magis,\\  quia uaniloquu’suapulabisEgo sumnon tu, Sosia. \\ « Eh bien, pour mentir ainsi, tu seras rossé de plus belle. C’est moi qui suis Sosie, pas toi. » (traduction A. Ernout, CUF),
  
-  *Pl. //Poen//. 112-113 :\\ //Et is omnis linguas scit ; sed dissimulat sciens  //\\ //Se scire. Poenus plane est, quid uerbis opust ? //\\ « En outre, il sait toutes les langues ; mais il fait semblant, sciemment, de ne pas les savoir. C’est un vrai Cathaginois, c’est tout dire. » (traduction A. Ernout, 1938, CUF) 
  
-====6.1.2. Influence réciproque de latbilinguis et gr. δίγλωσσος====+le mensonge entre dans le cadre du jeu et de la valorisation de Sosie par lui-mêmeDe là vient l’idée de vantardise, qui est bien le sens de l’adjectif chez Tite-Live (qui emploie uānitās au sens de « vanité »), par exemple dans l’extrait suivant, à propos d’un ambassadeur d’Antiochus :
  
-La valeur B « qui parle deux langues » se retrouve dans les témoignages les plus anciens de l’adjectif grec correspondant δίγλωσσος (à partir de Thuc. IV 109, 4). Δίγλωσσος s’applique soit aux Grecs qui parlent n’importe quelle langue étrangère, soit aux étrangers de n’importe quelle langue qui apprenent le grec. Il est alors en concurrence avec d’autres termes grecs se référant à l’acculturation, tels que les composés μιξ-ήλλην ou μιξο-βάρβαρος, dont le premier élément met en relief l’idée de mélange linguistique. Il est donc possible que la valeur B.2 de //bilinguis//, « celui qui mélange deux langues, qui n’a pas la pureté de sa propre langue », vienne de celle de δίγλωσσος, attestée à une époque plus ancienne. 
  
-En revancheδίγλωσσος ne partage pas les autres valeurs de //bilinguis// dans ses premières attestations alors que les valeurs A. « qui possède deux languesbifide » et C. « trompeur fallacieux » de //bilinguis//évidemment pourvues de connotations négatives et méprisantes, se présentent dès la première attestation du mot et sont les plus fréquentes (Plaute n’emploie //bilinguis// que dans le sens C), ces valeurs ne se manifestent qu’à l’époque tardive pour δίγλωσσοςSi, en vertu de la superposition formelle des deux adjectifs, //bilinguis// a pu subir l’influence du sémantisme de δίγλωσσος, il apparaît que l’adjectif grec a, à son tour, subi celle de l’adjectif latin à une époque plus tardive : à la finles deux adjectifs en viennent à se superposer presque parfaitement également du point de vue sémantique.+  *Liv. 3548, 2 : Is, ut plerique quos opes regiae alunt, uaniloquus maria terrasque  inani sonitu uerborum compleuit.\\  « Plein de jactance, comme la plupart des hommes qui vivent des richesses des rois, il couvrit de forces, en un discours vain et sonore, les terres et les mers. » 
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 +Vaniloquentia se comprend par « parole futile » dans l’exemple suivant : 
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 +  *Pl. Rud. 904-905 :\\ ed ad prandium  uxor me uocat ; redeo domum.\\ Iam meas opplebit auris uaniloquentia.\\ « Mais ma femme m’appelle pour déjeuner ; je rentre. Elle va bientôt me remplir les oreilles de ses paroles pour ne rien dire» (trad. P. Grimal1) 
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 +Mais il signifie lui aussi « jactancevantardise », chez Tite-Live encore : 
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 +  *Liv34, 24, 1 : Haec uaniloquentia primum Aristaenum, praetorem Achaeorum, excitauit.\\  « Les fanfaronnades irritèrent d’abord Aristenusprêteur des Achéens. » 
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 +La parolequand elle se laisse entraîner, se déconnecte de la réalité et devient mensonge en même temps qu’elle construit l’image idéale où le sujet flatte son amour-propre\\  Cette filiation sémantico-logique du mensonge à la vanité illustre un aspect de la parole qui devient source de faux prestige. On comprend alors que uānitās ne se trouve pas dans les discours ou les traités de rhétoriquepuisque l’éloquence repose sur une parole encadrée visant le vrai et l’honnête. Les historiens montrent en revanche les jeux d’influence de cette imposture dans la pratique du pouvoir et la dégradation des valeurs, comme avec la bonne et la mauvaise gloire. 
  
 ===== 6.2. Etymologie et origine ===== ===== 6.2. Etymologie et origine =====
  
-Le composé est constitué de deux éléments hérités qui possèdent des correspondants dans d’autres langues indo-européennes : //bi//- et //lingua// (on renvoie à ce lemme pour les détails). 
  
-Les dictionnaires étymologiques présentent //bilinguis// sous le lemme principal //lingua// comme s’il s’agissait d’un calque morphologique de δίγλωσσοςc’est-à-dire comme une formation imitant celle de l’adjectif grec et traduisant un à un chacun de ses morphèmesPar exemple, voici comment Ernout-Meillet présente les choses : « //bi-, trilinguis// (= δίγλωσσος».+==== 6.2.1. Origine de la base de suffixation ==== 
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 +L’adjectif uānus « vide, où il n’y a rien » (attesté depuis Plaute) a donné lieu, en latin, à bon nombre de dérivés (uānitās, [[uānĭtūdo]] ou uānēscere « se dissiper, s’évanouir »), peut remonter, par reconstruction interne, à %%*%%wāno- ou à %%*%%wāzno- ou à %%*%%wazno . Un prototype contenant %%*%%/snoserait concevable, en raison de la parenté possible, acceptée par Nussbaum (1998, 73), de uānus avec uāstus, lui-même apparenté notamment au vieux haut allemand wuosti « vide, désert » (du germanique %%*%%wōstja ). 
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 +La famille se rattache au védique vā́yati « être exténué », au sanskrit nir-vāṇa- « extinction, disparition », à l’avestique frāuuaiia- « faire disparaître ». Le degré zéro de la racine apparaît dans le védique ūná- « vide » et l’avestique ūna- « qui fait défaut ». 
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 +La forme de la racine se laisse entrevoir grâce au rapprochement avec le grec εὖνις « privé de ». Cette comparaison a permis à M. Peters (1980, 51, avec bibliographie) de poser une racine %%*%%h1weh2 . Dans ce cas, le grec εὖνις supposerait (abstraction faite du suffixe secondaire) un %%*%%h1uh2no , qui est à la source du védique ūná- et de l’avestique ūna-. 
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 +Le prototype %%*%%h1uh2no  est également reflété en arménien dans ownayn[[1]] « vide », où le /uatone n’a pas été réduit car il se trouve en position initiale[[2]]. Pour rendre compte de la terminaison complexe -ayndeux approches[[3]] sont possibles. Ou bien l’on admet une chaîne de dérivation %%*%%h1uh2no  « vide » (véd. ūná ) → collectif %%*%%h1uh2neh2 « espace vide » → dérivé du collectif %%*%%h1uh2neh2 ino  : « vide ». Ou bien, au lieu d’admettre une explication en termes indo-européens (peut-être exposée à l’anachronisme), il faudrait partir du constat que ownayn comporte le même élément que miayn « seul » et amenayn « tout ». Cette question est toutefois sans incidence pour les faits latins. 
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 +La reconstruction d’une racine %%*%%h1weh2  a reçu une confirmation indépendante grâce à la mise en relation, proposée par Nussbaum (1998, 79-84), de cette famille avec le grec ἐάω, l’auteur ayant prouvé, par une enquête interne au grec, que les formes de ἐάω ne peuvent s’expliquer que par un radical grec %%*%%ewā  (aor. ἐᾶσαι, ind. εἴασα, fut. ἐάσω ont un /ā/ long)Le digamma interne est par exemple attesté dans les gloses ἔβασον· ἔασονΣυρακόσιοι et  εὔα· ... ἔα. Comme l’explique Nussbaum (1998, 50), l’augment que présentent εἴασα et l’imparfait εἴων est secondaire, puisque, en cette position, la longue devait être abrégée[[4]] en hiatus. Bien que le rapprochement de uānus avec ἐάω paraisse très satisfaisant, il reste que la formation du thème de présent grec fait encore l’objet d’un débat : a-t-on la trace d’un présent hérité, comme le propose Jasanoff (2003, 110), ou bien ἐάω est-il plus simplement une création interne au grec, comme le suggère Nussbaum (1998, 45) ? 
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 +Finalement,  les reconstructions %%*%%wāno- ou %%*%%wāzno- de uānus se laisseraient ramener à des prototypes indo-européens %%*%%h1weh2-no- ou %%*%%h1weh2-s-no-, tandis que uāstus reflète %%*%%h1weh2-s-to . Le gotique wans « manquant » remonte, quant à lui, à %%*%%h1uh2-(o)no . En revancheuānus n’est pas nécessairement apparenté à la famille de uacuus, qui pourrait contenir une racine de structure %%*%%wVk  (on compare le hittite wakkāri « manquer », mais l’étymologie de ce verbe est elle-même débattue[[5]] ). 
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 +==== 6.2.2. Origine du suffixe ==== 
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 +Le suffixe -tās, (-tātis) a un allomorphe -ĭtās (-ĭtātis) en latin selon l’endroit où l’on situe la place de la frontière de morphème : uānitās peut provenir de uānĭ-tās (où le ĭ représente la fermeture de la voyelle thématique %%*%%-ŏ- finale du thème de uānus) ou bien de uān-ĭtās (où le ĭ est l’initiale du suffixe, ce qui entraîne l’élision de la voyelle thématique %%*%%-ŏ-  finale de la base). 
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 +Le suffixe -tās est issu d’un suffixe hérité %%*%%-tā- de noms de qualité féminin, suivi d’un élargissement en -t-. Bien qu’il forme à l’origine des substantifs à thème consonantique en …t- de la 3e déclinaison, il tend à être traité, parfois, à partir de Tite-Live comme un thème en …ĭ- avec un génitif pluriel en …tāti-um (cf. [[uanitatium, § 4.1.D et § 4.2.D. : Aug. Conf. 8, 11, 26]]).
  
-Mais, alors que du coté formel, //bilinguis// se superpose parfaitement à δίγλωσσος, du point de vue sémantique, il y a des divergences (cf. [[:dictionnaire:bilinguis6#6.1. Histoire au cours de la latinité. Evolution des emplois|§ 6.1]] ) : la valeur de « trompeur, fallacieux », secondaire et tardive en grec, se trouve en latin dès les premières attestations de l’adjectif. Par conséquent, il est plus probable que //bilinguis// soit, à l’origine, une formation parallèle à δίγλωσσος, mais indépendante de l’adjectif grec. Par la suite, //bilinguis// a pu, par calque sémantique, emprunter à son correspondant grec la référence au mélange linguistique, que δίγλωσσος possède déjà chez Thucidide, et inversement, a transféré à δίγλωσσος la valeur méprisante de « trompeur, fallacieux ». \\  \\  [[:dictionnaire:uanitas5|Page précédente]] ou [[:dictionnaire:uanitas|Retour au plan]] ou [[:dictionnaire:uanitas7|Page suivante]] 
  
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