hībernus, -a, -um

(adjectif)



5. Place dans le lexique latin

5.1. Analyse synchronique du lexème. Formation du mot en latin

Hībernus entre dans un micro-système bien ancré dans la compétence du sujet parlant latin et il appartient au lexique latin fondamental. Cependant, il n’est pas certain que le sujet parlant ait rapproché la partie initiale du mot hiber … du nom latin de l’hiver hiems. La finale …nus était peut-être rapprochée du suffixe –nus des adjectifs temporels. Mais, de toute façon, hībernus fonctionnait comme l’adjectif parallèle au substantif hiems « hiver ». En diachronie, il s’agit un terme hérité de l’indo-européen et dérivé du nom ancien de l’hiver (cf. § 6.2).

5.2. Les interprétations et ré-analyses synchroniques des auteurs latins

Les Anciens ont dérivé hībernus de hiems, lui-même étant rapproché de imber « pluie ». C’est ce qu’écrit Priscien :

  • Prisc. Gram. II, 81, 15 : ab hieme quoque uel imbre hibernus fit.
    « de même hibernus se fait à partir dehiems ou deimber ».

Il rejoint alors Varron :

  • Varr. L. 6, 9 : hiems, quod tum multi imbres.
    « hiems (‘hiver’), parce qu’il y a alors beaucoup de pluies (imbres) ».

Isidore de Séville présente une étymologie surprenante en ce qui concerne le signifiant, qui se comprend en raison de la neutralisation de u et b à son époque :

  • Isid. Orig. 5, 35, 7 : hibernus autem inter hiemem et uernum est quasi hieuernus qui plerumque a parte totum, hiemem, significat.
    « hibernus , entre hiems et uernus, équivaut à hieuernus qui souvent, par extension [sémantique] de la partie au tout, signifie hiems ».

5.3. « Famille » synchronique du terme

Hībernus, -a, -um

« d’hiver » fait partie du groupe des adjectifs temporels en -ānus, -tinus, -(t)urnus, -a, um1). Ces adjectifs servent à dater et éventuellement à donner un âge, mais aussi à préciser le temps qu’il fait ; ces diverses acceptions sont le plus souvent distinguées en contexte par le nom régent. Le suffixe de ces lexèmes permet de distinguer deux groupes : les adjectifs en -tinus et les adjectifs en -rnus. Les adjectifs en -tinus motivés en latin ont une base adverbiale : cras-tinus, diū-tinus.

Les adjectifs en -rnus sont notamment tirés de noms de divisions de la durée temporelle (saison, partie du jour, etc.) ; ils sont les héritiers de neutres indo-européens à alternance *-r/n-. Ils forment un ensemble sémantiquement bien structuré à partir des bases : uernus « du printemps », hībernus « de l’hiver » (dont la finale rappelle autumnus « de l’automne »), hornus « de l’année nouvelle », nocturnus « de la nuit », diurnus « de jour, diurne », hesternus « d’hier », hodiernus « d’aujourd’hui ». Comme les autres adjectifs temporels, hībernus a préférentiellement comme noms régents des désignations de productions agricoles (bétail, céréales, fruits, vins, etc.) et des noms d’événements topiques ou habituels.

Dans les adjectifs en -rnus, la séquence suffixale présente synchroniquement des variantes :

-nus dans uespernus fait sur le substantif uesper « soir »,

-rnus dans hodiernus fait sur l’adverbe hodiē « aujourd’hui »,

-urnus dans nocturnus fait sur le substantif nox, noctis (thème et radical noct-) ; diurnus fait sur le radical di- du substantif diēs « jour, lumière du jour » ; mensurnus sur le radical mens- du substantif mēnsis,

-ternus danshesternus, ae(ui)ternus ou sempiternus,

-turnus dans diūturnus fait sur l’adverbe diū.

Un tel découpage est moins aisé pour hībernus, dont la base est difficilement identifiable, à la différence d’un dérivé comme hiemālis, attesté dès Varron, qui est clairement de formation latine avec une base hiem- et un suffixe-ālis très productif.

Hībernus est vraisemblablement un terme plus ancien, hérité de l’indo-européen : *heimrino-s > *heimbrino-s > hībernus2) (cf. § 6.2. A. L. SIHLER (1995) préfère cependant le considérer comme un terme de création latine : *hiemērnos fait sur le modèle de uērnus « du printemps » (<*uēr-nus) avec une dissimilation de la nasale m par la nasale subséquente n en *f [v] puis b. Cette hypothèse ne rend pas compte de l’évolution surprenante de *hie- enhī-.

L’ensemble organisé autour de diēs est assez bien structuré. Ce substantif, qui est polysémique en latin, désigne la lumière du jour, le jour comme date, situation dans l’espace chronologique, et une durée de vingt-quatre heures, une journée. A chacun de ces trois signifiés correspond un adjectif de relation et, généralement, un ou plusieurs antonyme(s). Diurnus dénote ce qui concerne la partie lumineuse d’une journée et s’oppose à nocturnus. Matutīnus, *uespernus et uespertīnus « du soir » appartiennent à ce champ sémantique de la luminosité et désignent des moments successifs du jour lumineux. Hesternus et crastinus se définissent par rapport à hodiernus « d’aujourd’hui », dont l’attestation relativement tardive donne à penser que ce terme en a remplacé un autre, sans doute diurnus (ou *diernus), qui aurait d’abord signifié « du jour où nous sommes ». Diūtinus signifie « qui dure longtemps » par suite d’un rattachement secondaire à l’adverbe diū. Diuturnus a le même sens et résulte d’une contamination de diutinus, dont il est synonyme, et de diurnus, dont il a adopté la finale.

En revanche, les adjectifs dérivés de noms de division de la durée temporelle dénotant des espaces plus importants qu’un jour, saison comme hībernus « de l’hiver » ou uernus « du printemps » ou année comme hornus et hornōtinus ou annōtinus, constituent un ensemble lacunaire. On remarque que seules la belle et la mauvaise saison sont retenues dans ce micro-système lexical particulièrement utilisé dans les textes relatifs à la vie rurale et dont les éléments servent à dater, mais aussi à caractériser un type de temps météorologiquement parlant. L’automne, dont le nom comportait déjà une séquence finale –nus, a reçu un dérivé en -ālis comme l’été (autumnālis, aestiuālis à côté de aestiuus) et comme l’hiver quand l’adjectif hībernus aura été substantivé au neutre pour désigner cette saison et sera pourvu d’un adjectif dérivé hībernālis. Hiemālis était déjà en latin classique un concurrent dehībernus de formation plus claire pour les sujets parlant. Le nom de la semaine, qui n’est pas une unité de mesure du temps naturelle et qui n’a pas une importance particulière dans la vie agricole, n’a pas eu d’adjectif dérivé en -nus. En ce qui concerne le nom du mois, l’essai – infructueux – de créer mensurnus est attesté par Priscien (Inst. Gramm., GLK 2, p. 81, l. 11).

On peut associer à l’un et l’autre de ces deux ensembles des adjectifs comme pristinus « ancien » ou serōtinus « tardif » s’agissant de la datation, et, s’agissant de la durée, des adjectifs commeaeternus « éternel » et son synonyme sempiternus.

La nature de ce micro-système, incomplet au plan du signifié en dehors des termes rattachés au nom du jour (qui semble en être le pivot), et « hétéroclite » au plan du signifiant, avec la coexistence de dérivés en -rnus et de dérivés en -tinus3) et la concurrence de dérivés en –ālis, donne à penser que le noyau de ces adjectifs temporels en -nus est constitué de termes plus ou moins rigoureusement hérités et que ce micro-système n’était pas destiné à survivre dans les langues romanes. L’analyse diachronique nous permettra de confirmer cette hypothèse.

5.4. Associations synchroniques avec d’autres lexèmes

Hībernus coexiste avec deux dérivés usuels : l’adjectif hiemālis et le substantif neutre pluriel hībernācula, -ōrum qui désigne dans la langue militaire des baraquements d’hiver.

La base, hiems « hiver », est en relation avec les autres noms de saison (uēr « printemps »,aestās « été », autumnus « automne ») et, plus largement, avec les noms de division de la durée temporelle et avec les éléments du vocabulaire météorologique (et du vocabulaire de la température), conformément à ses deux acceptions principales. Se référant à la « mauvaise » saison de l’année en raison des conditions météorologiques qui le caractérisent, hībernus a connu des emplois métaphoriques connotés négativement et, dans la comparaison des parties de l’année à celles d’une vie humaine, l’hiver, en latin, comme dans les langues modernes d’Europe, est identifié à la vieillesse.

Employé comme adjectif, hībernus sélectionne des substantifs, presque toujours inanimés, qui relèvent des champs sémantiques de sa base : noms de division de la durée temporelle, annus, diēs, nox, mais surtout tempus, avec lequel il constitua une lexie complexe à l’origine de la substantivation dehībernum, qui remplaça hiems ; noms de phénomènes atmosphériques comme uentus « vent », procella ou tempestās « tempête », pluie (imber), neige (nix, niuis) et autres précipitations, gel (gelū), gelée blanche (pruīna), grêle (grando), température (frīgus « froid »), etc. Il qualifie également des noms d’éléments naturels : terre, montagnes, fleuves, air, ciel, mer. Dans le vocabulaire rural, hībernus a déterminé des noms de procès ou de résultats des activités agricoles associées à cette période de l’année ou encore des noms dont le référent est l’objet de ces procès (cérémonies du culte, étables, fruits, légumes et autres récoltes, animaux). Dans la langue militaire enfin, hībernus s’est appliqué à des substantifs désignant des édifices, des camps militaires ou des vêtements dont on ne se sert qu’en hiver et, substantivé au neutre pluriel, il a désigné une période de repos.

Les noms qualifiés par hībernus appartiennent parfois au vocabulaire astronomique (solstitium « solstice » ou brūma « « solstice d’hiver»).

Aestiuus est l’antonyme de hībernus. Il qualifie les mêmes catégories sémantiques de substantifs et connaît les mêmes types d’acceptions : « qui concerne l’été » considéré dans son acception météorologique et ses attributs (chaleur etc.), « qui concerne l’été » comme saison c’est-à-dire comme division de la durée temporelle de l’année. Ses emplois substantivés procèdent des mêmes procédés de substantivation syntagmatiques. Le parallélisme entre les deux termes s’applique même à leur formation puisque aestiuus est sémantiquement l’adjectif de relation de aestās, -ātis, nom de l’été, mais n’en présente pas exactement, morphologiquement, le radical aestāt- tout comme hībernus n’offre pas le radical hiem- du nom de l’hiver.

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1) Cf. A. ERNOUT 1968 et C. Kircher-Durand 2010, « Les adjectifs temporels en -nus : organisation de ce micro-système lexical », in Revue de linguistique latine du Centre Alfred Ernout n°3, janvier 2010, L. SZNAJDER (éd.). Ces termes font par ailleurs l’objet d’une rapide présentation dans kircher-durand 2002 , p. 144-146.
2) A.L. SIHLER (1995, 211).
3) Même si, comme l’a souligné Priscien (Institutiones grammaticae, GLK livre II, p. 75-76), cette répartition entre des formes avec et sans -i- précédant la séquence –nus est conforme à la répartition morpho-phonologique illustrée par lesposssessiva, c’est-à-dire par les adjectifs de relation dérivés de substantifs.